Essais: Psychanalyse - Garder les mots vivants

Michel Gribinski, psychanalyste français, directeur de la revue Penser / rêver, traducteur de Winnicott, donne ici un ouvrage particulièrement dense, intense et riche sur le travail psychique du psychanalyste. Gribinski est aussi connu par Le Trouble de la réalité (Gallimard 1996), ses nombreuses contributions au sein de la Nouvelle Revue de psychanalyse et sa préface éclairante de la nouvelle édition du Freud, Trois essais sur la théorie sexuelle (1995).

Il sera question de séparation. Toutes formes de séparation: de soi à soi, avec les autres, entre la théorie et la clinique, celle des corps, des âges, du souvenir, et tant d'autres. «Je déteste les séparations», dit-il d'emblée. Autant la psychanalyse met-elle en présence avec le rêve, avec le symptôme, avec l'image, avec le transfert même, autant la séparation en est l'objet jamais achevé: «La séparation est incomplète, toujours ratée, heureusement imparfaite.» Ce fil ténu réunit huit textes, huit moments de pensée, hétéroclites, où d'autres fils se mêlent aussi: les mots vivants, la traduction, l'attente, la mémoire, les images qui surgissent dans la tête du psychanalyste en séance, le temps. C'est dire que le lecteur s'approche de la vie psychique qui se met en branle dans le travail analytique. Au plus près d'une intimité non pas autobiographique, non pas obscène, mais souvent troublante.

Les amoureux de Winnicott profiteront de ce portrait de «l'indépendant» que Gribinski trace et du regard porté vers cette brèche qu'est la «séparation brutale entre soi et le monde intérieur» dans Fear Of Breakdown. D'autres textes garderont leur caractère énigmatique. L'intimité de pensée comporte ces risques: les passages, les traversées, les détours, les sauts, les chutes et les arrivées d'un travail psychique si singulier ne sont pas toujours faciles à suivre. Un autre texte propose une échappée étonnante vers l'atelier et le journal du peintre Pontormo (Toscane, 1494-1557), À bras-le-corps; les membres séparés des corps peints, la frugalité des repas, la solitude de l'homme et le langage disjoint de l'écrit s'emmêlent sur fond de disparition des fresques. Pourtant, on les voit: on imagine les métamorphoses jusqu'aux effacements. Figures de la déliaison dont on cherche à restaurer l'unité.

Les autres textes résolument cliniques précipitent dans la réflexion. Immergent dans la séance. À lire avec lenteur. Cette lenteur que Gribinski reconnaît dans l'analyse. La Pratique mal divorcée de sa théorie vaut à lui seul un long arrêt. Fragments de séances, à l'image des fragments des corps, détails des interrogations, des croyances, des errances, mélanges des pensées des personnages de la cure. Rappel que le travail de construction de l'analyse porte sur les articulations, sur les disjonctions, et non sur le contenu des souvenirs. Ce texte trouble et touche à la fois, tout comme Le Choix de la résistance. Pour parler de la résistance, l'ordinaire de l'analyste et de l'analysant, Gribinski regarde le cauchemar sous l'angle des limites: du sommeil, du rêve, de l'intérieur-extérieur, de l'interprétation. Plus heureux sera ce rêve de Wingate (Dehors, à côté et fin), où apparaît, au fil des associations, l'image de cette vieille femme, sa mère, à la mémoire déclinante.

Réflexion vitale sur la psychanalyse aujourd'hui, sur ce qui reste et s'efface, sur la «passagérité», sur ce qui se sépare toujours mal, toujours douloureusement. J.-B. Pontalis habite souvent les propos de Gribinski; il s'y dessine une parenté de voix, une proximité, un voisinage émouvant. Écho de la filiation: «Notre héritage n'est précédé d'aucun testament», dit-il avec le poète. Et il termine ainsi: «L'ersatz vaut. Quoi? Ce que valent exactement notre mémoire, ses souvenirs, leur oubli; toute l'origine, et son combat perdu contre la séparation.»