Livres - Il s'appelle Trom

On peut penser à Plume, le personnage inquiétant d'Henri Michaux — d'ailleurs cité à la page 203 d'À l'heure du loup —, qui dit par exemple des choses comme celle-ci: «J'ai élevé chez moi un petit cheval. Il galope dans ma chambre. C'est ma distraction.» Cela, pour la liberté de l'imaginaire, pour la façon qu'ont l'intérieur et l'extérieur de cohabiter sans précautions.

Dans la même veine, ou presque, le surréaliste Miror de Roland Giguère, qui se laisse ainsi définir: «Miror, c'était aussi une porte battante: il suffisait d'y jeter un coup d'oeil pour voir tout son intérieur étalé par terre, sans pudeur et sans défense.»

Ou encore — mais là, on sera très loin du surréalisme, plus près d'une sagesse nourrie de la contemplation de la nature —, on se souviendra du Félix-Antoine Savard de L'Abatis, le meilleur: «Si je disais montagne, je verrais en certains yeux toute cette plaine argileuse se brouiller. Il arriverait un terrible bouleversement: la terre où nous sommes se gonflerait, gonflerait, se changerait en montagnes, gorges et vallons comme au pays natal, en chemins montant vers des paliers, en maisons superbement sises sur des buttes, en cabanes calmes, cachées, qu'ensorcelle la voix des feuilles et des oiseaux.»

Mais le personnage de Pierre Morency n'est pas l'égaré magnifique de Michaux, non plus que l'entrepreneur en désastres divers qui a nom Miror. Il est plus calme, plus proche d'une sagesse qui se permet parfois des échappées dans l'imaginaire mais garde les pieds sur terre. Cette terre n'est pas non plus celle de Mgr Savard, celle des aventuriers de la colonisation, qui se voient de temps à autre asséner les sermons de la survivance. Entre les deux premiers et le troisième, il occupe une position mitoyenne, à la fois hanté par l'imaginaire et sollicité par les besoins profonds de l'ordinaire.

Il s'appelle Trom. Nous avions fait sa connaissance dans un livre précédent de Morency, Les paroles qui marchent dans la nuit, où il se présentait sous les traits d'un voisin dont la plaque automobile portait les lettres TRM. Il suffisait d'ajouter un o pour que ça devienne prononçable. Dans le nouveau livre, il nous est demandé de lire le mot à l'envers: «mort», et l'expression du titre, «l'heure du loup», confirme ce nouveau sens. Ce n'est pas un sens tragique, empressons-nous de le dire. Le tragique n'existe pas dans l'oeuvre de Morency, l'horizon demeure toujours ouvert, et la mort — ici, la mort entrevue à «l'heure du loup», dans la maturité un peu grisonnante — se présente comme une ouverture sur des possibles qui n'ont pas à être identifiés. Ce livre est un livre de sérénité; non pas la trop facile, qui s'imagine plutôt qu'elle ne se vit, mais celle qui se gagne par la fréquentation des régularités de la nature. Il y aura des oiseaux, bien sûr: on est chez Morency. Il y aura aussi des glaciers puisque Trom fera un voyage dans le Grand Nord. Et même des villes, Berlin par exemple, au cours d'un voyage en Europe. La nature, pour Morency, ce n'est pas seulement les arbres, les champs, les montagnes, c'est tout ce qui vit, envisagé dans l'ordre de la permanence.

On aura compris que Trom, s'il n'est pas Morency lui-même, est son double, son ombre portée, celui dont il essaie d'être digne, l'écrivain qu'il porte en lui-même. «Un être de plume, Trom.» Plume, aux deux sens du mot, évidemment, et on peut, à la rigueur, y associer le souvenir du personnage de Michaux. Célébration de la nature, À l'heure du loup est aussi (et du même mouvement) célébration de l'écriture. L'auteur y parle d'un écrivain chinois qui vécut il y a 300 ans, Chen Fou, et qui se définissait comme un «lettré pauvre». La formule s'applique à merveille au Morency de l'«heure du loup», dont l'écriture se veut avant tout exacte, presque confondue avec ce dont elle parle. Il s'agit d'abord de regarder, de s'exercer à l'attention.

Ainsi, dans un des plus beaux textes du livre, le regard s'arrête sur une araignée, «une toute petite araignée brune, aplatie, à peine plus grande qu'un bouton de chemise», l'insignifiance même aux yeux des distraits que nous sommes. Elle est tombée sur le bloc à écrire de l'auteur, comme une sorte de provocation, et celui-ci, l'observant à la loupe, l'imagine accomplissant «sa tâche d'araignée, qui est de mener la chasse aux insectes microscopiques qui peuplent les maisons». Or cette imagination se propose en même temps que le poète écrit — «Pendant que tu travaillais... » —, et on se prend à penser qu'il écrit comme l'araignée travaille, fidèle à une tâche qui se veut à la fois aussi humble et aussi nécessaire que la sienne. Chen Fou, écrit Morency, lorsqu'il recevait ses amis pour boire et converser, interdisait «trois sujets de conversation: les promotions de la gent mandarinale, les potins et faits divers de l'activité administrative, les jeux de cartes et de dés». Cela, bien sûr, peut se traduire en mots du XXIe siècle...

C'est dire qu'on n'entre pas dans le livre de Pierre Morency comme dans un moulin, qu'il impose à son lecteur certaines exigences. Une d'elles, au tout début, m'a un peu effrayé. L'auteur la prête à Trom, son porte-parole: «Un individu incapable de nommer au moins dix plantes indigènes, dix arbres, dix oiseaux de son pays, ne peut trouver grâce aux yeux de Trom.» Je ne suis pas sûr de pouvoir satisfaire à une telle exigence, et je me suis senti souvent en faute en lisant les très belles descriptions de la nature, d'un vocabulaire à la fois évocateur et précis, qui abondent dans À l'heure du loup. Comme pour me rassurer, Pierre Morency a inséré, parmi ces descriptions, quelques lignes sur les charmes de la ville. Il est vrai qu'il habite Québec, où ces charmes sont un peu plus facilement perceptibles que dans le tohu-bohu montréalais. Il m'est arrivé parfois de penser qu'il existe une littérature québécoise, au sens citadin plutôt que national de l'adjectif, dont Morency est un des représentants les plus authentiques.