Littérature québécoise - La chasse à l'âme

Directeur de la nouvelle collection «Échappées», François Hébert s'en fait le porte-parole en y étrennant ses réflexions actuelles dans Pour orienter les flèches - Notes sur la guerre, la langue et la forêt. Fantaisiste incorrigible, l'essayiste partage ses opinions sur la politique, l'histoire, la nature et la poésie, s'habillant du pelage des bêtes et du feuillage des arbres pour renouveler un langage littéraire dont il constate la désolante sclérose.

S'il livre ici un assemblage d'idées, de références, d'aphorismes, de bribes poétiques et de courtes proses, l'intellectuel renonce visiblement à employer la forme de l'essai comme on la conçoit dans l'institution universitaire. Celui qui ne se gêne d'ailleurs pas pour esquinter tantôt ses collègues écrivains et professeurs, tantôt quelques bonzes savants (Bourdieu, par exemple, prend sous sa plume les traits d'un affreux prétentieux), livre plutôt un recueil de notes griffonnées et réunies dans un esprit des plus libres et fidèle au ludisme qu'on lui connaît. «J'écris à l'oreille parfois. Ces carnets sont acoustiques», laisse-t-il échapper dès les premières pages du recueil avant d'ajouter: «Je doute à ce point de mon existence que j'écris ces lignes.» Et, en guise de bilan provisoire: «Il y a des recueils de poésie, ceci est un ramas de propos. J'essaie de savoir ce que je fais ici. J'entasse. Ce que je dis me parle.»

Franc, Hébert ne cède jamais à la complaisance que pourrait inspirer une forme d'écriture aussi déliée. Et si le fil de sa réflexion à propos de la politique internationale, des liens qu'entretiennent la psychanalyse et les lettres, d'une certaine intuition grammaticale, de la philosophie antique et moderne, du postmodernisme et de l'érosion linguistique peut sembler enfoui dans les dédales de la prose, le lecteur trouvera tout de même sa voie à travers ce flux verbal, à la condition qu'il sache sauter du coq à l'âne. Il ne faut pas s'étonner, par exemple, de voir un commentaire sur les paroles de l'évangéliste Jean succéder à une citation de Vadeboncoeur avant d'inspirer à Hébert un retour sur la poétique de Miron. Le tout est livré sur un ton parfois lyrique, parfois railleur, la satire et une certaine lucidité se disputant la meilleure part de l'oeuvre.

Malgré l'apparent éparpillement de ce carnet de notes, une thèse se dégage peu à peu du propos général, à l'appui d'un projet d'écriture qui se révèle plus sérieux qu'il n'y paraît. Pour Hébert, la poésie est un art majeur, et elle «seule, à l'occasion, frôle la vérité». À l'opposé d'un Aquin qui prônait jadis le changement par la révolution radicale, l'auteur des Notes... , lui-même poète, propose de combattre l'hégémonie américaine, la désillusion ambiante et l'imposture intellectuelle par la relecture des Gilles Cyr, George Bataille, Rina Lasnier, Denis Vanier, Hölderlin et l'incontournable Miron.

Puis, se greffant aux affections littéraires, le penchant de l'auteur pour la nature (végétale et animale) refait surface dans un mouvement presque incantatoire, brouillant avant de les réorganiser les pistes d'un itinéraire de la pensée qui ne s'avoue jamais vaincue. Chez Hébert, toute aberration trouve son revers dans l'admirable, au sens même où l'employait Jacques Brault à une époque de trouble et de déception.