Dans la poche - Histoires de familles

Qui sont ceux qui nous ont mis au monde? Qui sommes-nous devenus avec eux? Et qui sommes-nous sans eux? Dans le roman La Haine de la famille (Folio), la narratrice de Catherine Cusset trace un portrait des siens et des interactions entre eux. Ses observations, presque aussi précises que des interventions chirurgicales, saisissent des moments où on baisse la garde, justement parce qu'on est en famille. Ces parents-là, comment y échapper? Pas moyen, même lorsqu'on vit, comme la narratrice, en Amérique. Mais attention, le point de vue de celle-ci n'est pas celui de la victime (j'ai souffert à cause de vous). On pourrait présenter ce roman comme une tentative de règlement de comptes (avec papa-maman), et pourtant, non. Parce qu'il y a d'abord un style qui met tout de suite le lecteur à distance, empêche le récit de verser dans l'anecdotique. Et il y a aussi une façon d'explorer plusieurs facettes d'une figure familiale qui fait échec à la morale et à la vision unique. Oh, pas de doute, ces parents-là sont envahissants, et ce qui relie la narratrice aux siens est complexe, donc impossible à simplifier. Une réflexion romanesque stimulante.

L'écrivain américain Ethan Canin a retenu deux types de familles dans son roman Vue sur l'Hudson (10/18). Orno Tarcher est né et a grandi dans une petite ville du Missouri. Le voilà maintenant installé dans une chambre de la résidence universitaire de Columbia, à New York, pour poursuivre ses études. Son père, un vendeur d'assurance, espère le voir médecin. Dès le premier jour de son arrivée, Orno rencontre Marshall, un surdoué qui a grandi avec (mais souvent sans) des parents universitaires obsédés par la nécessité d'être à la hauteur de leur vénérable réputation. Si Orno a honte des moeurs campagnardes de ses parents (il découvre New York, l'amour, la vie nocturne et intellectuelle), Marshall souffre du semblant d'intérêt que lui manifestent les siens. Qu'est-ce qui lie ces deux jeunes hommes? Sans doute la volonté de Marshall de s'attacher Orno qui, en contrepartie, doit toujours répondre présent quand Marshall le réclame. Malgré quelques longueurs, et bien que moins secret que Blue River (roman du même auteur), Vue sur l'Hudson raconte les années d'apprentissage d'un jeune homme tiraillé entre son désir de voir grand et son besoin de mener une vie tranquille, à la mesure de ses modestes capacités (croit-il).

Dans le polar L'Homme aux cercles bleus (J'ai lu), de Fred Vargas, l'intrigue est familiale. «Victor, mauvais sort, que fais-tu dehors?» La phrase apparaît ici et là dans Paris, inscrite dans un cercle bleu qui entoure un objet insignifiant (trombone, bougie, pince à épiler). Le commissaire Adamsberg, fraîchement débarqué dans le commissariat du cinquième arrondissement, ne trouve pas ça drôle. Pour lui, il est clair que tous ces cercles vont conduire à quelque chose de terrible et, bien entendu, il ne se trompe pas... Un bon suspense où le style ne cède pas un pouce de terrain à l'histoire et, comme souvent chez Fred Vargas, où on découvre des personnages absolument singuliers.

Sans famille

Mais qui devient-on lorsqu'on grandit sans parents? Au début des années 30, Puffin vit à Shanghai avec ses parents. Son père travaille pour une compagnie britannique qui, aux yeux de plusieurs (dont la mère de Puffin), encourage la dépendance des Chinois envers l'opium pour mieux profiter des riches ressources du pays. Les parents, sans doute parce qu'ils menacent le système, sont enlevés à tour de rôle. Puffin a un ami japonais qui, pour le consoler, invente le jeu du détective pour retrouver ses parents. Orphelin, Puffin est rapatrié en Angleterre où il grandit et devient... détective. Le narrateur du roman Quand nous étions orphelins (10/18), de Kazuo Ishiguro, a une grande renommée et décide, 20 ans plus tard, de retourner à Shanghaï dans l'espoir de retrouver ses parents. Ishiguro a écrit un roman étonnant qui présente un héros sans maturité émotive, prisonnier du jeu auquel il a joué avec son ami pour contrer son angoisse. Le métier qu'il pratique occupe peu de place dans le roman, comme si ça demeurait un jeu. Cette sensation d'irréalité est accentuée lorsque Puffin retourne à Shanghai. Comment croire qu'il retrouvera ses parents? Du même auteur, soulignons la réédition (dans la même collection) de Lumière pâle sur les collines et d'Un artiste du monde flottant, deux excellents romans qui font écho au Japon de l'après-guerre et où la sensibilité retenue d'Ishiguro inscrit son style dans la tradition littéraire japonaise.

Plusieurs affirment que leurs amis leur tiennent lieu de famille. En voici quelques-uns réunis dans Dolce Agonia (Babel) que Dieu, le grand maître d'oeuvre de ce roman de Nancy Huston, présente ainsi: «Prenons ce petit groupe d'hommes et de femmes venus passer la soirée de Thanksgiving dans la maison de Sean Farrell. Ils n'ont rien de bien spécial, même si chacun se considère (c'est là une des spécificités touchantes de l'espèce) comme le centre de l'univers. Ils ne sont pas particulièrement sympathiques, ni bizarres, ni cinglés. Presque tous ont la peau blanche, presque tous ont dépassé la jeunesse, presque tous sont d'origine judéo-chrétienne et balancent entre agnosticisme et athéisme.» Dieu semble plutôt indifférent au destin de ses créatures, dont il dispose quand bon lui semble. D'ailleurs, entre chaque chapitre, il raconte comment il viendra «chercher» chacun des convives. Son point de vue ennuyé sur ses créatures domine tout au long du repas (et du récit). Par le truchement de monologues intérieurs, on accède aux pensées évidemment pas toujours reluisantes de ces pauvres humains. Mais ont-ils le choix de laisser entendre autre chose au lecteur? Pour le Dieu de Dolce Agonia, il semble bien qu'ils se démènent en vain. À quoi bon faire ceci et penser cela puisque, 20 pages plus loin (ou 20 ans plus tard), on va crever d'une crise cardiaque? Cela donne un roman fataliste.

Plusieurs écrivains reconnaissent l'influence d'une oeuvre (voire de plusieurs) dans leur propre création. Dans son essai, Loin du Paradis - Flannery O'Connor (Éditions de l'Olivier, «Petite Bibliothèque»), Geneviève Brisac témoigne d'une lecture inspirée et sensible. L'auteure mêle sa voix à celle de Flannery O'Connor, créant un effet de proximité (mais non d'intimité) qu'on rencontre rarement dans des ouvrages biographiques. Visiblement fort bien documentée (absence de bibliographie à la fin, malheureusement), Geneviève Brisac reconnaît les limites du genre et ne prétend jamais tout dire et tout savoir sur l'oeuvre et sur l'écrivain. Connaître l'oeuvre de Flannery O'Connor pourra permettre au lecteur de comparer ses lectures à celles de Brisac, mais ce n'est pas une condition essentielle pour apprécier son essai. Aussi, de la même auteure, Pour qui vous prenez-vous? (Points), un recueil de nouvelles où on ne retrouve toutefois pas l'intensité qui traverse l'essai.

En vrac

Toujours du côté des écrivains, on peut lire Paysages originels (Points), où Olivier Rolin présente des textes initialement publiés dans le quotidien Le Monde. L'auteur (qui est allé sur les lieux) a écrit à partir des traces qu'ont laissées Hemingway, Borges, Kawabata, Nabokov et Michaux ainsi que de leurs écrits. À lire aussi, pour connaître les premières manifestations de la littérature canadienne-française, Angéline de Montbrun (Boréal compact), de Laure Conan, «le premier roman psychologique de la littérature québécoise», accompagné d'une postface éclairante de Lori Saint-Martin. Enfin, terminons avec la famille des couleurs et un livre de Michel Pastoureau sobrement intitulé Bleu - Histoire d'une couleur (Points). Si le bleu a longtemps été discret, il est sacré couleur préférée depuis le XIIe siècle. Pourquoi? Peu marqué symboliquement, le bleu est moins susceptible de révéler la véritable nature de qui l'a choisi pour couleur préférée...