Réflexions sur le genre

Souvent, avec les euphémismes d'usage et les coquetteries qui s'ajoutent, la notion de «genre» est évitée. Très courante chez les voisins américains, elle est regardée avec hauteur et un quasi-mépris sous d'autres horizons. Au Québec, on s'aligne sur la France: on parle de différence des sexes, de féminin et de masculin, de bisexualité. Pourtant, la notion de «genre», surgie dans les années soixante-dix via la sociologie américaine et les mouvements féministes de l'époque, arrive à bien décrire ce qu'il en est des sexes, de leur dualité, de leurs rapports et interactions sociales, de leur arrangement, de leurs images. Et, surtout, elle renvoie aux codes, aux rituels et aux attributs qui construisent et soulignent les identités sexuelles.

Les éditions La Dispute «déterrent» un texte américain, pionnier «du genre», datant de 1977, dont la traduction arrive enfin. Celui d'un sociologue américain (né au Canada), Erving Goffman, héritier de l'École de Chicago, professant en Californie puis à Philadelphie, reconnu pour ses travaux sur l'infiniment petit ou «la micro-écologie sociale». Son outillage théorique fait d'observations et d'analyses s'adresse au «jeu entre le privé et le public, entre le personnel et le politique». On pourrait penser que le texte a vieilli, qu'après les aller-retour du féminisme et du contre-féminisme, il vaudrait mieux cheminer de l'avant et que la référence à Goffman ne pourrait intéresser que les historiens. Mais ce serait une erreur de passer outre. On sait tout ce que le texte dira. Et, en même temps, on ne sait absolument rien de ce qu'il dira. Avec le temps, on devra bien sûr accentuer certaines dimensions : la mixité, le harcèlement, la violence de l'inceste et du viol, l'indifférenciation des modes et des sexes, par exemple; mais la lecture restera surprenante et le décalage à peine perceptible.

Erving Goffman n'est pas un naturaliste : pas question de renvoyer les sexes à leur anatomie. Ce qu'il s'efforce de démontrer par petites touches et petits exemples, c'est que l'organisation sociale construit et justifie un lien entre les différences naturelles et les places sociales: «La production sociale du genre comme dualité fondamentale et hiérarchisée passe par la mise en scène d'une différence naturelle entre les sexes.» Ou encore: «Nous sommes socialisés de façon à confirmer nos propres hypothèses sur notre nature.» L'idéologie de la «nature des sexes et des genres» ne sert qu'à légitimer, rappelle dans sa présentation Claude Zaidman, les différences, les hiérarchies et les modes d'exploitation des femmes. Par ailleurs, il ne s'agit pas de faire des femmes des victimes ou des opprimées, mais plutôt de voir que «chaque sexe devient un dispositif de formation pour l'autre sexe».

Tout est social

Faisant l'inventaire des scènes privées, familiales ou publiques où chacun, plus d'une fois, se reconnaîtra, Erving Goffman montre comment l'effet est pris pour la cause: il s'agit de voir non pas l'expression des différences naturelles entre les sexes, mais plutôt la production même de ces différences. La maison et la famille, les enfants et leur classement, la cour de récréation, les toilettes, la galanterie et la cour, l'embauche, les sports, les réunions publiques et diverses autres scènes sont des lieux codés où les classes sexuelles trouvent leurs rôles, leurs attributs, leurs croyances, leurs normes et leurs pratiques sexuelles. «Ce que chaque sexe accomplit le sera sous le regard de l'autre sexe, et avec une pleine appréciation mutuelle du traitement différentiel qu'il obtient.»

Les femmes sont les grandes perdantes de ces codes fondamentaux qui régissent la société. Goffman va jusqu'à dire: «Et toute indulgence dont témoigne la société à l'égard des femmes peut être envisagée comme un cadeau ambigu.» Le concept de complémentarité ne pourra rien arranger: «le problème est que pour les femmes cette complémentarité signifie aussi une vulnérabilité et, au sentiment de certaines, une oppression.» Sur la vulnérabilité des femmes, Goffman va encore plus loin. Le non-apprentissage des femmes quant au cadre et au code de l'affrontement, de la colère ou de l'insulte fait que «les normes que les femmes sont contraintes d'observer sont beaucoup plus strictes que celles qui sont exigées des hommes». Ne pensons qu'aux vêtements, à la propreté, à l'usage de la parole et à la jeunesse éternelle que les femmes doivent entretenir.

De cet écrit, bourré d'exemples et de propositions théoriques, il ressort que tout est social. Pas de place pour le «frotti-frotta» évoquant la libido des corps sexués et jouissants. Pas beaucoup d'instance psychique ni d'historicité. Pas de bisexualité psychique qui viendrait brouiller les cartes et permettre des identifications à l'autre sexe. Pour retrouver cette dimension, on pourra lire Sabine Prokhoris, Le Sexe prescrit (Champs Flammarion, 2002). Dans la pure veine lacanienne, avec beaucoup d'éclat, le dispositif psychanalytique y regarde le voisinage des sexes sous l'angle de l'inconscient, du désir et de la «différence des sexes». Alors que, chez Goffman, tout est culturel. Le «genre» renvoie à l'ensemble des codes, des rituels, des signes et des attributs culturels qui identifient, classent et surtout produisent la différence des sexes. Pas d'échappée hors du social. Ou c'est le risque du hors-normes qui bientôt, s'il se retrouve en bande, ritualisera à nouveau les comportements de chacun, dans le privé comme dans le public. Le dispositif d'organisation sociale est plus fort que tout. Cela permet à Goffman de s'exclamer: «Le genre est l'opium du peuple, et non la religion.»

L'illisible

Si l'écriture de Goffman est claire, précise, un peu carrée parfois, avec quelques accents d'ironie et peu de métaphores, Lectures du genre est tout le contraire. Ce recueil de textes, sous la direction d'Isabelle Boisclair, aurait mieux fait de se loger dans des éditions universitaires, tant il semble rassembler des travaux d'étudiantes et s'adresser à d'autres chercheurs. Posant la question du «genre» dans la littérature, ces textes sont souvent sans beaucoup d'intérêt, d'une grande banalité et difficiles à lire.

Ce qui décourage la lecture, plus que la langue, les propos ou les styles élégants et enchevêtrés, c'est la multiplicité des citations et des références qui parsèment les textes. Les paragraphes sont sans cesse coupés: parenthèses, noms, dates et nombres viennent arrêter la phrase, briser l'idée. Références et citations sont sûrement nécessaires pour qu'un professeur «assure et contrôle» les lectures des étudiants. Soit. Mais quand ces textes se donnent à lire à un grand public, sont-elles encore si nécessaires? Ce que la profusion des références et des citations induit également, c'est l'absence de pensée propre: on ne lit que des fragments de phrases mal cousus dont la citation semble être le premier motif. Le fil rouge disparaît. Malgré l'intérêt du projet, malgré les titres attrayants.

Quelques exceptions dans ce fouillis de citations: le texte d'Isabelle Boisclair, qui semble assumer mieux que les autres sa recherche et sa pensée, ainsi que le regard autobiographique de Sylvie Pelletier. Par ailleurs, le texte de Martine Delvaux, reprenant Nietzsche et Derrida sur la question du style, ne mentionne pas les écrits de Claude Lévesque, dont les travaux et les accents sont pourtant si proches du texte présenté.

Un travail d'édition aurait pu nettoyer les textes, les sortir de leur cadre scolaire et les rendre plus lisibles.