Essais - Variations psy

La psychanalyse lacanienne peut-elle être mise à la portée de tous? Ceux qui ont tâté de cet enseignement hermétique sont en droit d'en douter. Rédigés dans une prose obscure, souvent rébarbative, les ouvrages du maître présentent des développements emberlificotés, pleins de hiatus, qui aboutissent à des conclusions cinglantes et spectaculaires mais toujours équivoques et parfois sans rapport évident avec ce qui les précède. À l'égal, à cet égard, d'Heidegger, Lacan semble flirter en permanence avec le génie (ou l'imposture) en laissant le lecteur, interpellé mais dubitatif, sur le carreau.

La psychanalyste française Corinne Maier n'en disconvient pas, elle qui présente en ces termes la matière qu'elle se propose de vulgariser: «Son oeuvre est écrite dans une langue complexe, tournicotée, un rien précieuse, imprégnée d'influences multiples, qui imite peut-être les volutes de l'inconscient. Si Les Écrits du maître est un livre difficile d'accès pour les non-initiés, on peut croire que c'est exprès, parce que l'inconscient lui-même est ardu à déchiffrer.» Il n'y a donc pas, ajoute-t-elle, de «Lacan, mode d'emploi» possible, mais qu'à cela ne tienne! Cette oeuvre, pour elle, est à ce point importante, révolutionnaire à sa façon, qu'il importe de relever le défi que représente le fait de la partager avec des non-initiés.

Y parvient-elle? Oui et non. De lecture agréable, parfois même amusante, son Lacan sans peine offre un intéressant panorama des thématiques lacaniennes (la trinité réel-imaginaire-symbolique, la complexe théorie du désir, les notions propres à la méthode psychanalytique) et suggère des pistes d'exploration pertinentes en nous introduisant aux «personnages» extraits de l'oeuvre (la femme, l'homme, le héros, le trio canaille-cynique-débile, Antigone, Îdipe et plusieurs autres, souvent repris de l'oeuvre de Freud).

L'ensemble se lit bien, mais sur l'essentiel, sur les noeuds de l'oeuvre lacanienne, la psychanalyste ne parvient pas vraiment à sortir du giron de l'hermétisme. Pour expliquer, par exemple, la célèbre boutade du maître selon laquelle «il n'y a pas de rapport sexuel», Maier tente l'interprétation suivante: «Qu'est-ce que cela veut dire? Que la rencontre sexuelle ne peut pas s'inscrire dans un système de représentations. Quand l'homme et la femme copulent, cela ne fonde pour eux aucune identité: ce n'est pas pour autant que l'homme peut se prendre pour un homme, ou la femme pour une femme. D'ailleurs, la meilleure preuve, c'est qu'en général ils recommencent, et on ne recommence que ce que l'on rate, c'est bien connu.» Mettons.

Qu'est-ce que l'amour? On aura droit, en guise de réponse, à une pirouette langagière du même acabit: «Contrairement à la sagesse populaire qui prétend que la plus belle fille du monde ne peut donner que ce qu'elle a, dans l'amour, il s'agit de donner ce que l'on n'a pas — c'est-à-dire son manque à être. C'est ce qui circule dans l'amour puisque, selon la formule pessimiste de Lacan, "aimer, c'est donner ce qu'on n'a pas à quelqu'un qui n'en veut pas".» Pour n'être pas désagréables, ces tours de passe-passe n'en restent pas moins plutôt frustrants (tiens, voilà un mot qui risque de m'envoyer en analyse).

Quand elle aborde l'ouvrage de Freud intitulé L'Homme Moïse et la religion monothéiste, Corinne Maier en parle comme «d'une élucubration échevelée mais plaisante». Au sortir de son Lacan sans peine, c'est le commentaire qu'on a envie de réserver autant à son travail de vulgarisation qu'à l'oeuvre commentée. L'enseignement de Lacan, écrit-elle, «est difficile à comprendre», mais «c'est pour maintenir ses lecteurs en position d'apprentissage, de questionnement, voire de désir». Alors, désirons, mes amis, car en ce domaine, comme en d'autres d'ailleurs, il est possible que ce soit tout ce qu'il nous reste à faire.

Les cas du psy

«La vie du psychiatre n'est pas facile. Il a pour métier d'affronter la folie avec tous les risques que cela comporte. Sa compagne de tous les jours, c'est l'anxiété, celle des autres. Il doit l'assumer pour que son patient s'en délivre. Elle devient sienne.» Celui qui s'exprime ainsi, c'est François Cloutier, ancien ministre des Affaires culturelles et ancien ministre de l'Éducation du Québec mais, surtout, psychiatre de carrière. Dans Psy, il a regroupé 20 récits de cas authentiques, puisés dans son expérience de praticien, afin d'illustrer, au bénéfice du lecteur, les passionnants aléas de la santé mentale.

Dans un style vif et très ramassé qui laisse beaucoup de place aux dialogues patient-médecin, Cloutier reconstitue donc ses rencontres avec des malades souffrant d'anorexie, d'hystérie, de schizophrénie, de nymphomanie et d'une foule d'autres déséquilibres mentaux ou névrotiques qui aboutissent dans son bureau. Présentés dans un contexte beaucoup plus pratique que théorique, ses récits visent plus à nous faire partager des expériences de vie, à nous mettre en contact avec la richesse et la fragilité du psychisme humain, qu'à transmettre des connaissances cliniques.

Souvent anecdotiques (le psy s'endort pendant un entretien, trace un portrait tragicomique d'un buveur de lait excessif, rapporte qu'une prostituée a eu plus d'effet que lui sur un de ses patients convaincu de la petitesse de sa verge, ce qui lui fait conclure que «pour obtenir des résultats, il vaut toujours mieux s'adresser à des experts confirmés»), ces courts tableaux très vivants n'en recèlent pas moins de petites leçons d'humanité offertes sans lourdeur et sans prétention.

Même s'il flirte parfois avec un certain prêt-à-penser psy, Cloutier conserve néanmoins l'immense mérite de demeurer méfiant par rapport à des solutions convenues et, c'est tout à son honneur, plusieurs de ses récits se terminent dans un flou existentiel qui laisse ouvertes toutes les possibilités. Est-on jamais sûr, demande-t-il, malgré toutes nos compétences professionnelles, de ne point errer? «C'est tout le problème de la dangerosité. Comment prévoir qu'un individu donné risque de passer à l'acte? Il faut bien avouer que, dans la plupart des cas, c'est impossible. Entre les droits de l'homme et les droits de la société, la frontière est fluctuante.»

Il y a, dans Psy, quelques petites facilités, mais surtout autant de fragilité que d'espoir. Il y a, vous l'avez compris, de l'humanité.

louiscornellier@parroinfo.net