Jacques Demers s'associe à l'événement «Lire, c'est grandir» - Les analphabètes sortent de l'ombre

Il a été un entraîneur de renom dans la Ligue nationale de hockey, dirigeant tour à tour les joueurs de quatre équipes, dont le Canadien de Montréal, qu'il a mené à la conquête de sa dernière coupe Stanley, en 1993. Pas étonnant alors que lorsque Jacques Demers a avoué, au tournant de la soixantaine, qu'il était analphabète, cet homme respecté et admiré ait provoqué une onde de choc qui a permis de mieux saisir l'ampleur d'un problème social que plusieurs croyaient relégué aux oubliettes.

Selon les plus récentes données sur le sujet, près de la moitié de la population active du Québec ne possède pas les compétences nécessaires en lecture et en écriture pour être apte à fonctionner aisément en société. Autre statistique inquiétante, 36 % des 16-25 ans doivent composer avec ce handicap. Et malgré les nombreux programmes créés pour leur venir en aide, à peine 2 % des adultes analphabètes participent chaque année à des activités de formation de base ou d'alphabétisation.

Cependant, l'«effet Jacques Demers» a porté ses fruits: depuis la parution de la biographie En toutes lettres de M. Demers, en novembre 2005, les groupes d'aide ont connu une véritable explosion de popularité. Une réaction dont il a été le premier surpris. «C'est énorme, jamais j'aurais cru à un tel mouvement», lance-t-il en entrevue au Devoir. «On s'aperçoit qu'il y a un problème plus important que ce qu'on imaginait parce que les gens ont souvent honte de parler de leur problème d'analphabétisme.»

La présidente-directrice générale de la Fondation pour l'alphabétisation, Maryse Perreault, reconnaît elle aussi l'impact positif de ce «coming out» très médiatisé. «Il y a eu une augmentation de 300 % du nombre d'appels dans les 48 heures à nos lignes d'aide et de référence. L'impact a été énorme», affirme-t-elle, ajoutant que cet aveu a même permis de rejoindre un nouveau public. «Souvent, ce sont des gens de moins de 30 ans qui appellent et qui seraient prêts à raccrocher au système scolaire, des gens de Montréal et majoritairement des femmes. Et là, on reçoit des appels d'hommes de 50 ans et plus, souvent issus des régions. Ils se sont identifiés à Jacques Demers. Lui a fait ça pour se libérer, mais ç'a brisé un immense tabou.»

Issu d'un milieu pauvre et ayant grandi sous le joug d'un père violent, cet homme simple avoue qu'il peut représenter, aux yeux de certains, la preuve qu'on peut surpasser ce handicap. «Lorsque je suis sorti et que j'ai annoncé mon problème, moi qui suis un ancien entraîneur de la Ligue nationale et qui ai réussi, pour les gens, jeunes et moins jeunes, ça donne un coup de pouce énorme parce qu'ils peuvent se servir de mon exemple, estime M. Demers. Les gens se disent: "Si Jacques Demers, un personnage public, peut le faire, moi aussi je peux le faire."»

D'ailleurs, depuis la parution de sa biographie, il multiplie les conférences sur l'analphabétisme à travers le pays, en plus d'avoir accepté d'être le porte-parole de la campagne de financement 2006 de la Fondation pour l'alphabétisation. Même que le temps lui manque pour répondre à toutes les demandes qu'il reçoit. Il s'est néanmoins prêté au jeu d'une énième entrevue, cette fois-ci en prévision de l'événement «Lire, c'est grandir», qui a lieu aujourd'hui. Ce matin, des crieurs bénévoles sont descendus dans les rues de Montréal afin de distribuer des exemplaires du Devoir et du quotidien The Gazette en échange de dons destinés à l'alphabétisation des enfants.

Un exemple à suivre

M. Demers se dit toujours étonné de constater à quel point les difficultés de lecture et d'écriture sont répandues, même en 2006. Il donne l'exemple d'un homme qui l'a récemment rencontré après une conférence en Nouvelle-Écosse. Cet homme lui a expliqué qu'il était propriétaire d'une grande imprimerie, et ce, malgré son analphabétisme. Il lui a même avoué qu'après l'avoir écouté, il avait trouvé le courage d'aller en parler à ses employés.

Comme lui, cet entrepreneur vivait dans le secret, déléguant des tâches à ses employés et fuyant les situations où il aurait à lire ou à écrire en public. «Ce que je faisais, c'est que j'utilisais mes forces, comme mon talent de rassembleur et de motivateur, se rappelle Jacques Demers. Mais je me servais beaucoup de mes adjoints et de mes secrétaires pour pouvoir m'aider dans mes faiblesses, mais sans jamais leur avouer quoi que ce soit.»

Il se rappelle d'ailleurs avoir craint les réactions qu'allait provoquer la sortie d'En toutes lettres. «Quand j'ai sorti le livre, j'étais vraiment inquiet parce que je me disais que des journalistes, ou encore des humoristes, allaient rire de moi, redoutait-il alors. Mais la réaction a été positive et, à mon avis, c'est encourageant pour les gens qui n'ont pas encore avoué leur problème.»

En effet, il reste bien du chemin à parcourir, selon Mme Perreault, pour intégrer les analphabètes à une société dont ils se sentent le plus souvent exclus. «Ils viennent d'un milieu pauvre qui a un rapport négatif avec le milieu scolaire et ils restent pauvres, dans des emplois précaires et mal rémunérés, parce qu'ils n'ont pas les compétences nécessaires. Et c'est un cercle vicieux qui se transmet à l'intérieur des familles d'une génération à l'autre, explique-t-elle. Notre défi est donc d'implanter une culture de la formation scolaire dans une partie de la population qui est persuadée que ce n'est pas pour elle. C'est un problème qui nous concerne tous.»