Roman québécois - Puits de mémoire

Petit village écrasé par les Adirondacks le long de la frontière américaine, Highwater, au cours d'un été écrasant de chaleur, devient le théâtre d'une lente et sinueuse extraction de la mémoire. Paysages abandonnés, bourdonnement des insectes, herbes hautes et marécages: l'esprit du lieu est traversé de menaces floues et d'incertitude.

Au milieu de ces ruines apparentes, une femme explore ses souvenirs et tente de relier son propre passé à celui de celle qu'elle aime: «Je cherchais Venise des années plus tôt, dans le passé révolu et très proche encore pourtant», explique dans son patient monologue intérieur la narratrice de ce premier roman très réfléchi d'Olga Duhamel-Noyer, née à Montréal en 1971.

«Je me suis rendu compte que les correspondances se sont tracées entre mon monologue intérieur et la manière dont s'organise la lente et mystérieuse activité humaine qui consiste à extraire des sols diverses matières minérales.» Le «labyrinthe du temps passé» prend dès lors pour elle la forme d'une mine, et tout autour sont à l'oeuvre des puissances invisibles: les sols digèrent lentement chaque cadavre qui y tombe — feuilles, fruits, insectes. La vie grouille, lave et fait disparaître. Mais sous la surface, comme au plus profond de la mémoire, les sédiments témoignent encore du passage du temps, des accidents et de tout ce qui ne se digère pas.

Comme les fils tordus d'une jalousie rétroactive, les vies antérieures et secrètes de Venise viennent hanter la narratrice — sa vie d'avant, sa vie sans elle. Et dans un lent mouvement de va-et-vient, elle laissera la réalité se dissoudre dans les territoires mouvants de la mémoire plus ou moins commune de ces deux femmes «engagées dans un jeu de cache-cache sauvage avec le temps». Le souvenir des étés caniculaires passés dans une station balnéaire de la côte méditerranéenne remonte à la surface, avec ses hôtels froids, les échos des boîtes de nuit, un mystérieux travesti, les filles anonymes et la «sauvagerie des vices».

Ici et là, des hommes au sexe dressé tourbillonnent comme une menace imprécise — en rappelant des guêpes qui traînent leur dard. La sexualité y est hypnotique, vaguement S-M, un peu voyeuse et traduite par un érotisme d'ombres chinoises. On s'y penche sur «l'intérieur secret des chattes» comme s'il s'agissait de canalisations qui devraient nous mener, là aussi, vers un niveau supérieur de la conscience. «Les années passées saturent le présent. Elles tournent dans ma tête, dans le labyrinthe, à la manière des petits joueurs en bois du baby-foot qui tournent avec obstination sur leur tige. Le temps présent creusait des perspectives spectaculaires, ouvrait, perçait des voies.»

Et tout au bout de cet «infini désordre»? Olga Duhamel-Noyer signe une première oeuvre onirique et fortement maîtrisée, publiée à l'enseigne d'une nouvelle maison d'édition montréalaise, Héliotrope, dont le travail semble très soigné. L'architecture inédite, les images, les correspondances et une remarquable précision des phrases y contribuent, mais également l'étrange amalgame de froideur et de moiteur torride qui traverse ce roman insaisissable.

Collaborateur du Devoir