Littérature québécoise - Jeune homme au bord de la crise de nerfs

Amoureux transi ou fuyard, dragueur impénitent même s'il semble souvent «rempli de la tristesse sans nom des histoires éphémères», le drôle de héros et narrateur des 36 nouvelles qui composent Les Perruches sont cuites nous expose avec humour et sans détour ses failles et sa sensibilité exacerbée d'homme qui a peur de grandir.

On lui devine la jeune vingtaine, des études incertaines ou déjà oubliées, une place sans confort dans la ronde alimentaire des petits boulots. En attendant que quelque chose se passe. Mais on lui prête surtout, à ce névrosé attachant, une sainte horreur du travail salarié et des horaires réglés, du temps comprimé et de l'amour en cage. «L'amour est lâche, nous avoue-t-il aussi, et le contredire est un courage que j'ai rarement eu.» On voit tout de suite l'étendue des malentendus et des dommages possibles. Voilà pour les présentations.

Charles Bolduc, 24 ans, libraire à Québec, nous arrive avec un premier livre qui a du style et du mordant, où se déploie un étonnant mélange d'imaginaire et d'observation du quotidien, une sensibilité rare et une bonne dose de caractère. Plus attentif aux sensations qu'aux émotions, il y scrute sous plusieurs coutures l'univers infiniment grand de l'intimité: petites phobies, relations amoureuses foirantes ou hasardeuses, souvenirs émus d'une enfance sans traumatisme.

Démuni devant le désarroi et la beauté des femmes, son alter ego semble craquer de partout: «Je me tais, je te regarde pleurer sans un son en me demandant comment tu fais. En me demandant pourquoi les filles tristes sont si belles. Pourquoi les filles nues sont si tristes. Quelle logique il y a derrière tout ça et quelle conclusion je devrais en tirer.» (Les Murs de carton)

Avec un soupçon d'immaturité bien assumée, de fantaisie et d'animisme, Charles Bolduc est autant capable de s'émouvoir de la tristesse des parapluies (Faire voler les parapluies) que de prêter des émotions à un téléphone (Le Téléphone) ou de voir des monstres sous son lit (Moi j'avais la chienne). Il se permet aussi, comme dans La Mémoire des autres, de rêver à l'amour comme à un refuge, avec ses promesses de petits bonheurs à deux: «Il y aurait la neige, le vent qui viole le silence et le sel cramponné aux rues glacées de l'Histoire. Il y aurait la patinoire du centre-ville, le ciel trop blanc, le désespoir et les limites de l'appartement. Il y aurait des livres au bout de leur sang et des carcasses de rêves mutilés, de la lumière dans l'odeur du café et des couvertures sous lesquelles on prépare nos métamorphoses.»

Ailleurs, c'est une suite de rendez-vous manqués, de petites divagations, de chagrins d'amour. L'inépuisable source des souvenirs de l'enfance, l'odeur des autobus scolaires. «On a compris depuis longtemps que les absolus n'existent pas et que les idéaux sont une source de tristesse et de désillusion...» Traversé par la nostalgie d'un bonheur comme il ne s'en fait plus, Les Perruches sont cuites parvient à doser de façon étrange et lumineuse l'humour et la mélancolie.

Surtout, d'un bout à l'autre s'expriment la peur de vieillir et une angoisse de vivre qui ne se déracine pas: «J'aurais voulu qu'on me dise à quel âge l'angoisse commence à tuer.» Fragile et perdu, toujours un peu au bord de la crise de nerfs, le narrateur de Charles Bolduc compense par l'humour et l'autodérision. C'est sa façon à lui de résister à la désillusion, tandis que «ce vide qui nous tient l'âme par les couilles» exerce sa pression permanente.

L'écriture, par son style, pourra parfois rappeler celle de Maxime-Olivier Moutier — mais sans le côté petit prof d'espoir ou de désespoir. Drôle et sensible, écrit magnifiquement, Les Perruches sont cuites devrait avoir tout pour plaire. Peut-être surtout parce qu'il nous rappelle sans larmes que «la réalité est toujours un degré plus âpre, plus rugueuse que le rêve.»

Collaborateur du Devoir