Et si la créolité sortait de ses frontières ?

En 1989, les écrivains martiniquais Jean Bernabé, Patrick Chamoiseau et Raphaël Confiant ont publié Éloge de la créolité, se proclamant du coup «ni Européens ni Africains, ni Asiatiques» mais «créoles». Et si ce modèle identitaire ancré sur une réalité géographique, historique et mémorielle bien précise conduisait, quinze ans plus tard, à la formulation d'un modèle identitaire capable d'embrasser le monde contemporain?

C'est la proposition que lance aujourd'hui le groupe de recherche POEXIL, à la faveur d'un colloque qui réunit pour la première fois à Montréal deux des signataires de l'Éloge, Jean Bernabé et Raphaël Confiant, accompagnés pour l'occasion de l'écrivain guadeloupéen Ernest Pépin. L'invitation faite par le directeur de POEXIL, Alexis Nouss, consiste à reconsidérer les limites de la créolité et à mesurer sa portée internationale.

Auteur de trois livres sur le métissage, dont Plaidoyer pour un monde métis paru l'an dernier chez Textuel, Alexis Nouss estime que la créolité porte en elle un germe universel qui mériterait d'être mis de l'avant. Invité récemment à visiter la Martinique, il en a profité pour interpeller les ambassadeurs de ce mouvement. «J'ai dit à Confiant: elle est bien cette phrase qui dit "Ni Européens, ni Africains, ni Asiatiques, nous nous proclamons créoles", mais aujourd'hui, ne la changerais-tu pas par "Et Européens, et Africains, et Asiatiques, nous nous proclamons créoles"?»

À la grande surprise de Nouss, Confiant s'est senti interpellé par cette manière de revisiter la créolité et a accepté sur-le-champ d'explorer cette nouvelle avenue. Pendant le colloque, Nouss entend faire valoir que la créolité ne propose plus une identité par exclusion, mais une identité par addition. «Le jeune Beur, il n'est pas 50 % Français, 50 % Algérien, il est 100 % Français, 100 % Algérien. Je prends la réalité québécoise et je retrouve ce même glissement», raconte le professeur de linguistique et de traduction à l'Université de Montréal.

Selon Nouss, le métissage n'est pas seulement une réalité exotique, mais une logique de la multi-appartenance qui concerne toutes les sociétés contemporaines. Il est aussi une réponse valable aux crises qui secouent les sociétés là où les concepts de citoyenneté, de nationalité, d'intégration ont échoué. «Aujourd'hui, être citoyen d'un pays ne suffit plus, il y a eu d'autres mouvements, d'autres identités, le féminisme par exemple ou la créolité», argue le directeur scientifique du colloque.

Dans leur Éloge, les Martiniquais écrivaient: «La créolité est une annihilation de la fausse universalité, du monolinguisme et de la pureté. [...] Car le principe même de notre identité est la complexité.» C'est ce principe d'ouverture et d'addition que Nouss aimerait défendre aujourd'hui. Mais il est conscient que le terme de «créolité», tout comme le terme de «métissage», est loin de faire l'unanimité en raison de son passé colonial encore douloureux.

«Moi, je défends le terme "métissage", explique Alexis Nouss. Mais il faudrait qu'il y ait quelque chose qui se joue entre la créolité, qui a un ancrage politique particulier, et en même temps qui ne soit pas négatif.» Aujourd'hui, les chercheurs et les écrivains tenteront de trouver la passerelle qui permettrait à cette expérience précise de se transformer en un modèle valable pour toutes les expériences d'identité.

La proposition comporte une part d'utopie, convient le chercheur. «Au lieu de réfléchir sur un troisième terme, peut-être pourra-t-on voir en quoi la créolité est métisse et en quoi le métissage est créole et défendre ces deux concepts par rapport aux autres concepts un peu hors d'usage tels que citoyenneté, intégration voire démocratie ou république...» La discussion est lancée.
1 commentaire
  • Roland Berger - Inscrit 23 septembre 2006 12 h 26

    Notre élite au front

    Il presse que le Québec charge son élite de mettre au pas ces défenseurs de la langue et de la culture créole. Les laisser aller pourrait souligner un parallèle avec ce que cette même élite nomme avec dédain le joual.