Poésie québécoise - Au-delà du deuil

Faut-il préciser à quel point les recueils de François Charron sont toujours sentencieux, accumulent des séries de verdicts ou d'arrêts ou encore donnent l'impression d'un savoir péremptoire qui s'articule autour d'assertions affirmatives ou négatives qui créent le tournis ou la fascination? Si, cette fois, dans Ce qui nous abandonne, l'effet est encore plus efficace, c'est que le doute teinte ce recueil de bout en bout, investissant le chagrin et la déroute devant la mort du père. La fatalité inspire cette poésie de l'amoncellement, rendant la litanie éminemment fragile; et cette précarité même qui s'étale de vers en vers donne à pressentir la peine d'un deuil contemplatif.

Après un silence de quatre ans, le voici «exposé à la déchirure», «en proie au travail souterrain du poème». La plaie à vif, il s'engage alors dans un questionnement des heures ou dans une radicale affirmation de ce qui sous-tend ses doutes, sa misère d'être.

«Si j'en étais capable [...] // J'aurais prévu ce qu'il est impossible de croire: le désir de mourir soudainement en pleine lumière», dit-il en ouverture, signalant du fait même son incapacité à tout deviner de l'impondérable déroulement de la fatalité. Délaissé, homme précaire, il questionne: «Où en sommes-nous avec ce peu d'amour gratuit qui nous reste?» La réponse sera ambiguë, comme dans les derniers écrits du poète, à la fois pragmatique et mystique. «À voix basse, [il] cherche la pierre profane, pierre insensée au confluent de l'ombre», alors que, «comme deux fauves, l'épouvante et la foi se dévorent entre elles», ralliant le credo en la vie, bien sûr, et celui que Dieu exige, Lui qui vient profiler son ombre absente, dans les textes de Charron, comme une nostalgie à jamais envoûtante. Charron affirme, dogmatique, qu'il «ne plaisante pas avec le réel», mais du même coup il confie: «Je traverse la place en faisant ma prière. Nos racines nous observent d'en haut.» Le grand abandonné croit encore que les morts le surveillent, ombres molles en la demeure du ciel.

Au «doux brasier de la miséricorde», il en appelle littéralement. L'amour le soutient, il essaie de traverser la déréliction ressentie avec l'âme à la main, puisque «Dieu crée ce qui lui tente», même le désespoir et le rapt de ceux à qui la chair doit d'exister. Voué aux «redoutables fantômes de la souvenance», le poète louvoie entre ses peines et son désert intérieur, peuplé pourtant de mots.

Faut-il croire qu'il ne resterait au fils délaissé que le pouvoir d'une certaine naïveté ingénue du moment où il s'adjure, tel le Christ à Gethsémani, après la Dernière Cène: «Accueille le pain, accueille le vin, accueille le périssable avec ton coeur bien ouvert. Alors s'ouvre une fleur»? Le touchant passéisme de ce vers nous ferait bien verser une larme, si ce n'était la sincérité évidente d'une telle joliesse.

Mais il n'y a pas que cela qui entache l'exactitude de cette parole puisque, çà et là, quelques absconses pensées surgissent, dont le sens reste légèrement obscur. Ainsi, le poète oubliant de pleurer déclare que, «furieuse, la dépossession affiche une raison d'être qui échapperait à toute définition» ou encore que «la magnificence est dans l'immanence de la nature» quand il rencontre des «impératifs invendables». Comme s'il ne lui suffisait pas de prendre des chemins contournés de la sorte, il s'égare parfois dans le réel le plus plat, constatant que «le moteur d'une balayeuse n'a rien perdu de sa soudaineté». Les chagrins et les peines me semblent bien loin alors; et le projet de s'égarer un peu.

N'empêche que ce recueil signe de façon importante le retour d'un poète particulier qui investit les stances «litaniques» pour mieux cerner le trop-plein ou le vide du monde. Alors, il nous reste à croire que, «sans l'ombre d'un doute, tout est dit, tout s'accroche, tout s'aggrave» quand la perte est un gouffre sans fond que seuls les mots peuvent combler.

Collaborateur du Devoir