La petite chronique - L'art d'être contre

À l'heure d'aujourd'hui et dans le Québec que nous connaissons, il est salutaire qu'on évoque la figure de Léon Werth. Journaliste, romancier, critique d'art, il naquit en 1878 dans une famille juive de la petite bourgeoisie. Mêlé de près à l'actualité sociale et politique de son temps, il sut être antimilitariste, antipatriote, anticolonial.

Toutes ces caractéristiques ne lui rendent pas la partie facile dans une France qui connaît deux fois la guerre mondiale, flirte avec le communisme, est agitée par des débats d'idées qui font rêver dans notre vingt et unième siècle naissant.

De Maurice Barrès, qu'il appelle «le rossignol des carnages», il se moque avec véhémence. Ayant connu l'expérience de la guerre des tranchées, il écrit deux romans qui connaissent le succès: Clavel soldat et Clavel chez les majors. Il s'y montre férocement opposé à la guerre. Henri Barbusse lui demandera quelques années plus tard de prendre la direction de Monde.

Étrange directeur, plus habile à écrire des textes vitrioliques qu'à mener une troupe de rédacteurs. Pour lui, d'ailleurs, rien ne distingue le journalisme d'un métier manuel. Il disait aussi: «Je connais des femmes de ménage dont j'admire l'intelligence et des écrivains qui sont idiots.» De Claudel, il affirmait que «son oeuvre ne devrait séduire que les illettrés». Il ajoutait: «M. Paul Claudel n'existe pas, M. Paul Claudel n'a jamais existé. L'oeuvre de M. Paul Claudel, c'est un canular d'École normale, une mystification...» Pour lui, l'auteur de L'Annonce faite à Marie est une création de la Nouvelle Revue française.

Léon Werth rue dans les brancards, dénonce à tout vent, s'intéresse au sport, au cinéma, à la peinture. Assiste-t-il à une projection de film, c'est le public qui l'intéresse plus que l'écran. Il souhaite même que son fauteuil fasse dos au spectacle! S'il écrit des pages fort éclairantes sur Vlaminck et Puvis de Chavannes, sans oublier Bonnard et Marquet, il estime que Léonard de Vinci est «un ingénieur qui, n'ayant pas réussi dans la construction des aéroplanes, décida d'être peintre».

On le voit, Werth n'est pas un aquarelliste, il peint à gros traits, souligne, insiste. Sa vie sera marquée par de solides amitiés, parmi lesquelles il faut souligner celle d'Octave Mirbeau, de l'historien Lucien Febvre et de Saint-Exupéry, qui lui dédia Le Petit Prince.

Très tôt dans sa vie, Werth prend l'habitude de marcher en solitaire. Rien ne l'intéresse autant que la foule. Preste à s'émouvoir du spectacle de la rue, il ne manque jamais d'être scandalisé par l'injustice, la brutalité, la vulgarité. Léautaud, plutôt avare de compliments, lui écrit: «Je lis tout ce que vous écrivez dans Le Journal du peuple. Ces tableaux de la rue dans la description desquels vous mettez une observation, une pitié, un sarcasme, une âpreté, tout cela est extrêmement vivant...»

Si on y tient, on pourra peut-être reprocher à l'essai de Gilles Heuré, L'Insoumis, de pencher vers l'hagiographie. J'ai, quant à moi, lu d'une traite l'évocation qu'il fait du destin hors du commun d'un écrivain qui s'estimait, en fin de vie, être un raté. «Littérairement, je n'existe pas», disait-il. L'insistance que l'on met, chez l'éditrice Viviane Hamy, à reprendre ses livres prouvera que, sur ce point, en tout cas, il avait probablement tort.

Collaborateur du Devoir