Lettres françaises - Les chambres fortes de Guyotat et de Fleischer

Les amateurs de correspondance écoutent peut-être Carnet nomade, de Colette Fellous, à la radio de France-Culture, diffusée dans Internet. Cette écrivaine de l'intime, aveux, passions d'enfance, liens épistolaires et muets, dirige aussi une collection intéressante d'autobiographies, au Mercure de France, un genre souvent décrié.

Très littéraire, Traits et portraits éclaire des oeuvres qui ne sont pas sous le sceau du vrai, du littéralement vécu. Pierre Alechinsky, Jean-Christophe Bailly, Christian Bobin, Roger Grenier, Christian Lacroix, J. M. G. Le Clézio, Marie NDiaye, J.-B. Pontalis, Jan Voss y ont précédé Pierre Guyotat, dont voici Coma.

Coma est plus qu'un récit anecdotique et autojustificatif. Au début du livre, la dépression oblige Guyotat à confronter ce je qui, à force de s'occulter, menaçait en 1982 d'avaler la parole et la pensée entières. À partir des déconfitures orchestrées d'une vie, l'écrivain se tourne vers ce qui s'accomplit dans la langue, dans la «phrase intérieure». Il cerne les terreurs tues que l'activité littéraire fouille et parfois entretient ou franchit.

En 1985, un entretien avec Guyotat, intitulé «Coma», paraît dans la revue torontoise Impulse, en anglais. Depuis cette époque, l'écrivain rebelle est sollicité par Gallimard, par la scène, les médias et les universités, dont l'Université du Québec à Montréal. Son verbe parlé sidère, aux limites de la néantisation. Une imposante biographie, signée Catherine Brun, chez Léo Scheer (Le Devoir, septembre 2005), suit les circonstances ataviques de son étrange écriture corporelle, masse ouverte, «littéralement et dans tous les sens».

L'homme au manteau troué

Coma reprend cette ébauche de 1985. Une dizaine d'images illustrent le récit, qui s'efforce de dévoiler le «secret à la fois gardé et exposé, jalousement scellé et ouvert comme une lettre volée», écrivait Derrida. Ce récit très clair, autour d'un accident, se lira d'autant mieux dans la fréquentation des Derrida et Blanchot, qui ont relié la littérature et la mort avec une grande intelligence.

Lecture en contrepoint, donc, Tenir au secret (Derrida, Blanchot), de Ginette Michaud, de l'Université de Montréal, s'avère un précieux outil de réflexion. Sa relecture de L'Instant de ma mort (Blanchot, 1994), nourrie d'un séminaire de Derrida sur Blanchot, donne un essai dont toute poétique littéraire, cryptée par les liens entre la vie et la mort, s'enrichira inépuisablement.

Dans cette perspective, un auteur aussi inouï que Guyotat y gagne de la profondeur. S'il a donné des livres abscons, Coma est d'une écriture claire et exemplaire. Sa narration économe, au service d'une pensée imprévisible, opère un charme. L'homme au manteau troué qui s'y livre se laisse traverser par sa propre force, sans mérite ni volonté, dit-il, sans maître autre que des fantômes de soi et des prédécesseurs: «J'ai toujours travaillé à l'intérieur de moi-même, sans conseil, tout ce qui entoure, ennoblit, construit le peu que je me ressens être».

L'homme du passé — en lui, l'humain — est à découvrir: «Relayer la confession en cherchant, par la voie de l'anamnèse, à faire avouer le secret», écrit Michaux au sujet de l'entreprise autobiographique. Autour du vide, en une conscience rigoureuse, sans complaisance, Guyotat revoit l'Algérie, sa révolte, sa famille, l'Italie, ses angoisses et sa quête éperdue de délivrance.

Comme souvent en littérature, il y a eu une brutale perte d'innocence. Ses voyages, son errance, liée aux étreintes, aux aubes d'été et à la comédie de vivre, livrent un combat contre des états de non-vie. Le caractère précieux d'un tel ouvrage provient de l'étonnement central, qui dépasse les tensions. La parole émerge dans la langue: «Elle me scandalise, me fait rougir, à d'autres moments rire, non d'une langue de fou, mais d'artiste trop fort pour l'être, humain, que je suis encore; de prophète de moi-même donc.» Possession, dépossession, rien n'est plus loin de l'autobiographie préfabriquée, contente.

Laisser parler le corps

Aux récalcitrants de l'autobiographie, on recommandera donc Coma. Éclaté, allusif, ce récit trop humain laisse voir des grands pans de monde. «J'installe ma tente sur le versant d'une colline et je travaille à plat ventre, sur le tapis de sol, sur la continuation d'Histoires, de Samora Machel.» Point n'est besoin de connaître tout l'oeuvre pour le lire. Les cahots de la souffrance mentale y sont dits, mais la lucidité de la présence rendue y garde une légèreté chantante.

Autre phénomène personnel, L'Amant en culottes courtes, d'Alain Fleischer, vingtième ouvrage, est un livre imposant. Plus autobiographique que jamais, Fleischer joue avec la fiction de soi pour évoquer sa première expérience sexuelle. Dans son rythme soutenu de production dictée, il remonte vers l'origine, un lieu imaginaire d'apesanteur qui dirait la vérité, jusqu'aux sentiments, personnes, impact mémoriel, images virtuelles du décor anglais.

Juillet 1957. Fleischer a treize ans. Il décrit donc cette initiation auprès d'une jeune fille de vingt ans, avec la vigueur qu'on lui connaît. Comment dire ce dernier pan d'enfance, ne pas l'abîmer? Dans son laboratoire d'oralité, sa mémoire emportée restitue une vérité fulgurante, paradis perdu ou jardin secret d'un bonheur douteux, un peu triste. Dans la fresque de soi, les sensations sont là, et leur effet.

Collaboratrice du Devoir

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Coma

Pierre Guyotat

Mercure de France

Paris, 2006, 231 pages

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L'Amant en culottes courtes

Alain Fleischer

Seuil

Paris, 2006, 615 pages

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Tenir au secret (Derrida, Blanchot)

Ginette Michaud

Galilée

Paris, 2006, 129 pages