Roman québécois - La grossesse de l'écriture

Lorsqu'une future épouse lui montre la photo de son fiancé, l'héroïne, encore adolescente, n'en revient pas. Préparer trois repas par jour! «As-tu pensé combien ça fait au bout d'une vie ?», lui demande-t-elle. Qui croirait que cette scène romanesque, imaginée dans le Québec d'autrefois, s'intègre à une réflexion très spontanée sur les secrets de la création littéraire?

L'écriture, respiration intérieure née des sensations de la vie quotidienne, est pourtant le sujet de L'Apprentissage, roman de Madeleine Ouellette-Michalska. Ne peut-on pas ressentir le besoin d'écrire simplement parce qu'on a, comme l'héroïne, passé son enfance dans cette «vieille maison grise» d'une région rurale qui rappelle le Bas-Saint-Laurent?

Les objets «exotiques», issus de la parenté exilée aux États-Unis pour survivre, éblouissent la mémoire. Mais lorsque celle qui écrit replonge dans l'humble réalité de l'enfance, elle se sent surtout attirée par le merveilleux.

La fillette se désolait d'avoir été incapable de dessiner les fleurs de givre qu'elle voyait dans la fenêtre. En vieillissant, elle s'est s'aperçue que le souvenir de ces fleurs comptait infiniment plus que leur complexité physique.

Elle a aussi découvert que le temps, sur lequel vogue la mémoire, «se déplace rapidement», même si parfois il paraît immobile. Les caprices de la mémoire, toujours si sélective, et la fuite simultanée du temps, voilà, beaucoup plus que l'inspiration et le labeur de l'artiste, ce qui engendre l'écriture, comme l'admettrait Madeleine Ouellette-Michalska.

Dans son roman, dont on soupçonne la part autobiographique, les circonstances de la vie nuisent en apparence à l'art d'écrire. L'expérience surprenante de la vie urbaine, la fréquentation tardive de l'université, le mariage et deux maternités ne semblent pas propices à la vocation littéraire, que l'histoire, ingrate, définit depuis des millénaires comme une folie principalement masculine.

L'héroïne voit la ville comme une épreuve à surmonter. «Le coeur lui bat lorsqu'elle entre au restaurant pour la première fois», précise le récit. Quand la serveuse lui demande ce qu'elle désire, «elle rougit». Plus tard, l'oie blanche, devenue à peine plus mûre, pense avouer à son mari, comme à un confesseur, ses «désirs passagers» qui frisent l'adultère.

La naïveté de la narration prouve la sincérité du livre. On s'émeut lorsqu'on constate que la vie courante, au lieu d'emprisonner celle qui écrit, l'a libérée d'une conception intellectualiste, selon laquelle la littérature s'assimile à un acte d'orgueil. Fruit de la mémoire soudaine et de l'instant fugitif, écrire devient une urgence, si bien que, par la création littéraire, l'héroïne atteint, comme une femme enceinte, un «état de symbiose» avec le monde immédiat.

Romancière de métier, Madeleine Ouellette-Michalska a compris, grâce à son expérience, que la littérature est un commencement.

Collaborateur du Devoir