Warhol, Séguin: portraits croisés

Polaroïd de Warhol avec une vieille caméra, 1960.
Source: Phaidon
Photo: Polaroïd de Warhol avec une vieille caméra, 1960. Source: Phaidon

Comment tracer le portrait d'un artiste visuel aujourd'hui? Andy Warhol, le pape du pop, et Marc Séguin, le peintre montréalais, servent deux cas de figure. Le premier avec un gigantesque ouvrage (au sens propre) pesant quelques kilos. Le second avec deux publications fines explorant la genèse et la dernière production d'une oeuvre phare de la scène nationale.

Faites des liens, qu'ils disaient dans les écoles de journalisme. Alors voilà.

Dans le très grand et même trop grand livre consacré au géant Andy Warhol, il est question de sa série Death and Disaster, où se retrouvent pêle-mêle des portraits de Marilyn Monroe après son suicide; des sérigraphies de journaux montrant des inconnus victimes d'un accident de voiture ou d'un empoisonnement; une multitude de reproductions inspirées de la chaise électrique de Sing Sing, où périrent 614 condamnés, dont Ethel et Julius Rosenberg; et puis la toute première oeuvre de groupe morbide, 129 Die in Jet, une copie sérigraphiée de la une du New York Mirror du 4 juin 1962. Le titre en lettres de bois encadre la photo de la dérive de l'avion déchiqueté. Quatre hommes contemplent la scène dévastée. L'oeuvre figure évidemment en bonne place dans l'expo actuelle du Musée des beaux-arts de l'Ontario: Andy Warhol/Supernova: stars, deaths and disasters (1962-1964), où il est démontré jusqu'à plus soif que cet artiste faussement superficiel était obsédé par l'idée de la répétitivité de la mort, bien avant que Valérie Solanas ne tire sur lui pour l'assassiner.

Marc Séguin, artiste et chasseur, canarde le gibier à poils et à plumes, c'est bien connu. Son petit, tout petit catalogue Black Box, tout frais sorti des presses, accumule aussi des scènes d'écrasement d'avion, une vingtaine de paysages des quatre coins du monde (Irkoutsk, Lockerbie, Kuujuuaq, San Diego), au total, tous maculés de fragments calcinés. Le peintre montréalais les expose en ce moment à la galerie Simon-Blais. Lui aussi a détourné les clichés du photojournalisme pour interroger à son tour les liens entre la forme et l'émotion, l'art et les médias, le sens et le sensationnalisme. «La violence mimétique et souvent glamoureuse de la série Death and Disaster d'Andy Warhol dans les années 1960 est absente [de la série de Séguin]», écrit le critique Max Henry dans le livre d'art édité par la galerie montréalaise. «Il y a une fusion similaire dans le macabre, mais avec un ton plus élégiaque.»

Les liens se tissent parfois de manière surprenante. Sans forcer, un rapprochement se dessine entre les dernières oeuvres du maître américain, au début des années 1980, réalisées avec le jeune peintre surdoué Jean-Michel Basquiat, et les premières toiles de Séguin, exposées au milieu de la décennie suivante, où fusionnent les étranges et contradictoires influences de Molinari, mais aussi de Basquiat. La liste des références du jeune Séguin (il n'a pas encore 40 ans) s'est ensuite allongée, allant de Balthus à Klimt en passant par Dix, Picasso... et maintenant Warhol.

La filiation complexe est établie et analysée dans l'ouvrage bilingue intitulé Marc Séguin, Survol/Overview et publié aux éditions Les 400 coups. L'ouvrage substantiel concentre les dix années de production du peintre aussi prolifique que talentueux, avec près de 80 reproductions en couleur, des notes biobibliographiques et deux textes critiques, un de Robert Enright, de l'Université de Guelph, un autre de Stéphane Aquin, conservateur au Musée des beaux-arts de Montréal.

«Marc Séguin n'est pas plus l'héritier d'une tradition qu'il n'est son vandale, écrit ce dernier. Quand il emprunte un de ses éléments à l'histoire de la peinture, c'est pour lui redonner vie, pour lui rendre son antique pouvoir de persuasion. [...] Toute l'intelligence que Séguin peut avoir de son art, il l'oriente pour transcender l'ordre des préoccupations strictement picturales, pour traverser le miroir que la peinture se tend à elle-même. Celle-ci n'est pas un système clos, mais un monde ouvert sur le monde. Un espace sensible où viennent se déposer les signes tourmentés de la psyché contemporaine.»

Tout sur lui

La belle formule s'applique aussi à Warhol et se confirme au fil des quelque 600 belles pages de Géant. Le monument de papier fait plusieurs kilos et reproduit 2000 images et documents (deux mille!) couvrant la vie et la carrière du génial décalcomaniaque, collectionneur compulsif, qui avait lui-même facilité la tâche de ses biographes en accumulant aussi bien des documents administratifs que des reçus de taxi. La première page reproduit son acte de naissance, la dernière, une photo de sa tombe fleurie.

Mais que peut-on savoir d'un homme aujourd'hui? Black Box ne dit rien de Séguin. Survol effleure les renseignements biographiques. On apprend par exemple qu'il est daltonien et dessine depuis toujours.

Le livre Géant fait appel à plusieurs signatures de prestige, égrène les détails de vie, mais n'épuise pas pour autant son prestigieux sujet. Des anecdotes glanées au fil des pages ont au moins le mérite d'éclairer autrement certains clichés. Dès le premier texte, signé par l'éminent critique Dave Hickey, on apprend par exemple que la mère d'Andy, devenue veuve pendant la Deuxième Guerre mondiale, nourrissait sa famille en vendant en porte-à-porte des arrangements de fleurs séchées présentés dans de vieilles cafetières recouvertes de papier d'aluminium. Avec le maigre pécule, elle achetait des boîtes de soupe Campbell. Andy choisissait la saveur et optait souvent pour la tomate. En mai dernier, une toile de sa série Small Torn Campbell's Soup s'est vendue plus de 13 millions de dollars.

Le crésus de l'art contemporain naît Andrew Warhola à Pittsburgh, en 1928, dans une famille d'émigrés ruthènes de la Tchécoslovaquie. Son père bossait à l'usine. Sa mère, Julia, «une femme simple à la fibre artistique», protégeait le cadet de ses trois fils, chétif, souvent malade, mais qui ne se plaignait jamais. Des photos montrent un très beau garçon, aux traits anguleux, au regard tendre et timide. Adulte, il conserva ses traits de caractère inscrits sur son visage d'ange perruqué, devenant le plus passif des révolutionnaires new-yorkais. Il est aussi et surtout devenu l'artiste le plus célèbre et le plus célébré de sa génération, le dernier moderne ou le premier post-moderne, comme on voudra: une charnière faite homme.

«Il est devenu une star, a été propriétaire d'une usine, la Factory, et a sorti sa mère de la classe ouvrière, dit le texte de Hickey. Tout cela, il l'a accompli en traduisant les images de la culture populaire américaine dans le langage des icônes byzantines. Le plus intéressant, dans cette fusion culturelle, est que Warhol connaît parfaitement la différence entre une image et une icône. Il les sait différentes, car une image, une photographie de magazine par exemple, montre une chose absente au moment présent, tandis qu'une icône est l'incarnation de ce qu'elle représente.»

Andy Warhol va se hisser au sommet en suivant des chemins de traverse. Comme il dessinait tout le temps, il choisit de s'inscrire à la Carnegie Tech. Diplômé en 1949, il s'installe à Manhattan et devient vite l'illustrateur publicitaire le plus en demande de la Grosse Pomme, en train de «voler l'idée d'art moderne», selon la jolie formule de Serge Guilbaut, historien de l'art. Collectionneur d'art, il s'essaie lui-même à la production de dessins d'éphèbes, qui obtiennent un assez bon succès auprès de la communauté gaie de la métropole. Warhol n'appartient pas au monde macho et torturé des expressionnistes abstraits, peut-être plus près de Marc Séguin. Il va d'ailleurs complètement chambouler ce monde et s'imposer comme artiste avant-gardiste et commercial, au succès mondial aussi rapide que fulgurant. Cet homme concentrait son temps comme le boeuf est dans le cube d'Oxo.

«À quarante et un an, Warhol a intériorisé les stratégies créatives de la scène poétique de downtown, de la scène beatnik, de l'école de peinture de New York et du cinéma underground. Il a appliqué toutes ces stratégies à son art et à ses films (exactement de travers). Tel est Andy Warhol, artiste mondialement apprécié, superstar médiatique et cinéaste notoirement exécrable. À cinquante et un ans, Warhol est à la tête d'un conglomérat géré de façon très astucieuse, doté d'un quartier général hypermoderne et d'une équipe de professionnels tragiquement sous-payés. Il se rend au travail tous les jours et porte tour à tour les casquettes de chef d'entreprise, d'artiste d'avant-garde, de portraitiste de la société, d'auteur, de cinéaste, d'animateur de télévision, de propriétaire de boîte de nuit, de producteur de disques, d'imprésario, de producteur de théâtre, d'éditeur, d'acteur, de gourou de la mode et, à l'occasion, de mannequin.»

On ne peut pas en dire autant de Marc Séguin, bien qu'il pointe tous les jours dans une ancienne usine, porte souvent une casquette vissée sur le coco et puisse se réclamer de plusieurs autres chapeaux, de commissaire d'expo à illustrateur. Sa production s'avère en fait beaucoup plus inquiétante que celle de Warhol, sombre, peu rassurante et, à vrai dire, jamais glamour et très loin de l'univers pop. Dans ses toiles foisonnent les loups croqueurs d'hommes, les paysages ténébreux, des lunes saignantes, plusieurs meurtriers en série, quelques sorcières et des démons. Les accidents d'avion ne sont pas fortuits dans ce panorama où tout se tient. «Un imaginaire gothique, très fin de siècle, habite ses oeuvres, note encore un analyste. [...] Dans vingt, trente, cinquante ans, les historiens de l'art, aidés par le filtre du temps, feront un récit ordonné de cette période. Entre-temps, nous avons les images. Comme celle d'un peintre se tenant debout devant nous, le revolver sur la tempe, la peinture giclant...»

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Andy Warhol, Géant

Dave Hickey

Phaidon, 622 pages, 150 $

Black Box,

Marc Séguin

Max Henry

Éditions Simon Blais, 30 $

Marc Séguin, Survol/Overview

Stéphane Aquin, Robert Enright

Les 400 coups, 127 pages, 40 $