Poésie québécoise - Dans le doute

On croirait le poète perplexe devant le pouvoir qui est dévolu à la poésie, aux mots, comme si le sens prenait l'eau, comme si son efficacité devenait précaire. «Rock land / qui es-tu donc / poète / pour savoir d'avance / la mort des jours / dans la voix des autres / les saignées d'amour / dans le vice de la langue / lorsque personne / ne croit plus aux mots?» Est-ce cette conscience du peu de poids qu'aurait maintenant la poésie qui teinte ce recueil, tout du long, d'un certain découragement, d'une certaine forme de fatigue ontologique? Tony Tremblay, dans son Rock land, cueille quelques «fleurs cardiaques échouées» parmi tous les «mots dénoués»; reste alors au lecteur à «glisser entre les poèmes pour ne pas chavirer».

Le poids de la connaissance

Il y a dans ce dense et très beau recueil une sorte d'acharnement à maintenir à flot le devoir de témoigner du vivant, du passage du temps, des sentiments. Quand tout s'érode, peut-être que seule la parole vigilante reste capable de sauvegarder la dignité. En effet, «que reste-t-il dans le coeur / une fois rendu au bout de poème / aux limites du souffle / quand les mensonges sortent des yeux», sinon le regard vif qui capte parfois l'éphémère beauté des choses? «Aimer est peut-être / ce dont il s'agit», à savoir: aimer la palpitation du monde, mais aussi s'aimer soi-même survivant, obstinément conscient parmi «la population des dormeurs», selon le titre de la seconde partie du recueil. Est-ce que «nous tous / sommes en nous-mêmes / seuls?», se demande-t-il devant la déconstruction qui ravage, devant le sanglant émoi de la planète. Mais il faut retenir qu'«écrire / ce n'est pas / être plus seul / que les autres / c'est le savoir / beaucoup plus fort // alors / rien d'autre à faire / [que de] rester debout / bien droit // affirmer».

Le don des mots

La terre, qui n'est pas accueillante pour le poète, reste le seul refuge, l'ultime territoire pour obstinément tenir tête à l'effondrement. Ce que nous dit Tony Tremblay, c'est qu'il lui faut parler, écrire, malgré l'exsangue ravalement, car il exige qu'on «mett[e] un terme / aux poèmes insensés / qui se répandent sans amour», comme s'il était encore possible d'espérer. Serait-ce qu'à travers le témoignage poétique, une revendication, une chose essentielle surgit de l'obscurité ambiante? L'espoir semble plus fort que tout en ce «rock land» tenté par le mutisme. Malgré les limites qu'il se reconnaît lui-même, qui dit n'avoir «plus à offrir / que des morceaux / de poète». Mais voilà, ces restes de corps et d'êtres, ces riens de pulsions vives suffisent à dessiner un territoire, ce «land» où l'émergence de la voix reste possible.

Assumer le noir

C'est qu'il y a bel et bien «assumation» ici, conscience qu'il n'y a peut-être rien d'autre à faire que de continuer à dire le monde tel qu'il est, puisque le «rock land en souffle pur / point au bout des accords de désastre». La beauté de ce livre tient justement à son implicite acte de foi, bien que tout s'effondre. Dire et dire encore le pouvoir de résister.

Collaborateur du Devoir