Pierre Morency - La vie à vol d'oiseau

Pierre Morency a tout son temps. Le temps d'écrire, de parler, de marcher dans le grand parc des plaines d'Abraham qui s'étend derrière chez lui, à Québec. Il a le temps d'une vie, bien sûr, mais plus encore. Il a la conscience de la vie avant sa vie et de celle d'après. En contemplant les glaciers de l'Arctique, où il tournait récemment un film avec Jean-Philippe Duval, le poète écrivait sur les centaines de milliers d'années qu'il fallait, devant soi, pour comprendre «la force, la blancheur, la patience du glacier». Ces mots, on les retrouve dans son dernier livre, mi-prose, mi-poésie, une autre délicieuse méditation sur le passage de la vie, L'heure du loup, qui paraîtra dans quelques jours chez Boréal.

L'heure du loup, c'est l'heure du crépuscule, où les chiens se confondent avec les loups. C'est celle où la montagne devient violette, comme le décrivait Alphonse Daudet dans La Chèvre de monsieur Seguin. Dans la vie d'un homme, ce pourrait être aussi l'âge de la maturité, celle qu'a justement atteinte le poète. L'âge mûr est celui qui donne les fruits les plus à point.

«J'ai l'impression que c'est une heure assez longue, dit l'écrivain, dans sa maison de Québec, pleine d'aquarelles, de musique et de livres. Puisqu'il reste tellement à faire.»

En disant ces mots, il se rappelle l'écrivaine Gabrielle Roy, sa grande amie, celle avec qui il partageait de longues promenades sur le champ de batailles des plaines et dont il dit qu'elle fut aussi son maître. Gabrielle Roy qui vivait tout près de chez lui et qui aurait tant voulu terminer son autobiographie avant que la mort ne l'emporte.

Pierre Morency n'est pourtant pas un poète triste. En fait, tout en lui est fraîcheur et enthousiasme, ces qualités propres à la jeunesse que l'on retrouve aussi chez Trom, le personnage principal de son dernier livre. Trom est poète et voyageur, mais aussi amoureux, dessinateur, contemplateur.

Dans la vie, dans le froid mordant de l'automne, il faut voir Pierre Morency s'approcher furtivement de la grive solitaire, qu'il reconnaît à sa façon de tourner le dos à l'observateur. Il faut l'entendre se remémorer le vol des mouettes blanches sur fond blanc dans le paysage arctique, ou la danse de l'ours blanc sur la banquise, ou même le chant d'un merle entendu en plein coeur de Paris. Il faut le voir rire et sourire à ces occasions.

«Mon meilleur est de vouloir / Et de trouver lumière / Là où je creuse / Pour de la vie», dit l'oiseau Pic-Pic de L'heure du loup. «Je me retrouve beaucoup dans ce que dit l'oiseau Pic-Pic», d'ajouter l'écrivain. Plus qu'un symbole, l'oiseau est son totem, l'animal qui le guide dans la vie, dans sa poésie. Les oeuvres de Pierre Morency survolent le monde, comme un oiseau embrasse du haut des airs la vue d'ensemble avant de foncer, l'oeil perçant, sur un rocher ou sur sa proie. À vol d'oiseau, l'être humain, dans sa faune, redevient un animal comme les autres.

L'homme est d'ailleurs un ornithologue aguerri. Avec le spécialiste Austin Reed, il a notamment accompagné les oies blanches jusqu'aux sources de leur reproduction, dans l'île Bylot, au nord de la terre de Baffin, où elles font leurs nids. Cette aventure est au centre du film de Jean-Philippe Duval, Lumière des oiseaux, qui fait aussi un portrait de Pierre Morency écrivain. Lumière des oiseaux, c'était aussi le titre d'un ouvrage précédent de l'auteur, le deuxième de la série des Histoires naturelles du Nouveau-Monde, qui comprend L'oeil américain et La vie entière.

Pour écrire ces textes, Morency s'est servi de l'immense recherche qu'il avait effectuée au moment de réaliser les séries radiophoniques sur la nature, diffusée à Radio-Canada à la fin des années 1960. Un travail rigoureux, qui rapproche celui du poète et celui du scientifique. Car c'est par la connaissance, croit Morency, que l'on accède au respect de la nature, à l'intuition de sa puissance

«Un individu incapable de nommer au moins dix plantes indigènes, dix oiseaux de son pays, ne peut trouver grâce aux yeux de Trom, écrit-il dans L'heure du loup. De même que toute personne hostile à la fidélité, à la cohérence, à la force, à la poésie.»

Ces principes, chers à Trom, sont sacrés dans la vie de Morency, au-delà de toute religion. Toute son oeuvre est une réflexion sur la naissance, l'origine, la beauté, la nature, la respiration, l'amour, le bonheur. Le bonheur des petites choses, de la sourde conscience de ce qu'est l'existence. «La nature aime à se cacher», écrit-il en exergue de L'heure du loup, citant Héraclite d'Éphèse, dit l'Obscur. Et ses textes se déposent comme un baume dans l'esprit du lecteur. Un baume qui efface, le temps d'un instant, la contrainte du temps, celle aussi de l'enveloppe charnelle, les limites de l'être, de sa compréhension, pour rencontrer l'infiniment petit comme l'infiniment grand, capte en toutes lettres la poésie du monde.

L'heure du loup relate notamment une savoureuse légende chinoise, qui rapproche la naissance de l'écriture des traces que l'oiseau laisse sur la grève.

«Un empereur chinois, ayant vécu il y a plus de quatre mille ans, se promenait un jour sur une plage où il aperçut des traces gravées sur le sable par les pattes palmées des oiseaux de mer. Ces signes, pour lui, recréent la présence et l'identité de l'oiseau. Il est absent, mais quelque chose de son être est là, qui le définit. C'est ainsi qu'est née l'écriture remarquable de la Chine éternelle», écrit-il.

Récemment, Pierre Morency a d'ailleurs tenté d'apprivoiser la calligraphie chinoise. Dans son salon, sur le piano, aux côtés de la photo de Sylvain Lelièvre, l'ami qu'il a vu mourir, trône une assiette de son professeur qui épelle en chinois le mot «h-e-u-r-e-u-x». Le bonheur est cet état qui nous traverse souvent passagèrement et qu'on tente constamment d'atteindre.

Dans Clarté, un texte paru dans La Vie entière, chez Boréal, Morency raconte comment une simple promenade en nature, à contempler le ciel, le fleuve, ses rives, les fleurs, les oiseaux, comblait des années d'attente.

«Je retire des plaisirs, je retire des joies dans ces petites contemplations, dit-il. Parce que la contemplation n'est pas forcément une expérience où le sujet est là arrêté, assis dans la fameuse pose bouddhique orientale et en communication totale avec le vide ou le rien. C'est pas du tout ça pour moi. La contemplation pour moi peut être extrêmement rapide, fugitive, et peut-être que les meilleures observations que j'ai faites dans la nature ont été des moments très très très rapides, mais qui sont entrés et qui se sont imprimés très fortement dans ma mémoire, de telle sorte que je peux les revivre aussi longtemps que je veux.»

Essentiellement, l'oeuvre de Morency propose un art de regarder. Et l'art de regarder est aussi un art de vivre.

L'HEURE DU LOUP
Pierre Morency
Boréal
Montréal, 2002, 254 pages
(en librairie le 22 octobre)

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