Littérature américaine - Les cauchemars de Philip Roth

Ils sont peu nombreux les auteurs de la trempe de l'Américain Philip Roth, qui savent à ce point mélanger sphère privée et espace politique, autobiographie et Histoire, réel et imaginaire.

À coups de romans comme Professeur de désir, Opération Shylock, Pastorale américaine, J'ai épousé un communiste ou La Tache (tous disponibles en poche chez Gallimard), Roth s'est hissé avec constance au panthéon des écrivains américains les plus importants. Quelques titres seulement d'une oeuvre vaste et profonde, occupée depuis près de cinquante ans à labourer sans relâche, au profit de sa propre époque, tout le champ de «l'expérience américaine»: maccarthysme, révolution sexuelle, rectitude politique, judéité, etc.

Formidable explorateur de l'infiniment petit, en tournant chaque fois sa loupe d'écrivain vers quelques-uns des mythes qui structurent la société américaine, l'écrivain de 73 ans se pose en éternel candidat au rêve du «grand roman américain», le roman qui saurait exprimer à la perfection l'esprit, la culture et les préoccupations de l'Amérique ordinaire — véritable Graal de la littérature américaine du XXe siècle. Philip Roth nous convie cette fois à un cauchemar éveillé en se souvenant de sa propre enfance et... de ce qui n'a jamais eu lieu.

Charles Lindbergh, de héros à zéro

Tandis que la Seconde Guerre mondiale fait rage en Europe et que de vigoureux débats ont cours aux États-Unis — tout comme au Québec — sur la pertinence de prendre part ou non à cette guerre, Philip Roth imagine, dans Le Complot contre l'Amérique, que le géant américain bascule tout d'un bloc dans le camp isolationniste. Et le jour où le célèbre aviateur Charles Lindbergh, candidat républicain lors des élections présidentielles de 1940, défait Franklin Roosevelt, les citoyens juifs américains se mettent à craindre le pire...

Célèbre pour avoir rallié le premier, à vingt-cinq ans, New York à Paris au cours d'un vol sans escale de trente-trois heures et demie à bord du Spirit of Saint Louis en 1927, Charles Lindbergh est aussi connu pour avoir été décoré, en octobre 1938, de la Croix de l'Aigle allemand, une médaille d'or à quatre petites croix gammées décernée aux étrangers pour services rendus au Reich. En avril 1939, dans son journal intime, Lindbergh précise ainsi sa pensée: «Il n'y a que trop de Juifs à New York dans l'état actuel des choses. En petit nombre, ils donnent de la force et du caractère à un pays, mais quand ils sont trop nombreux, ils engendrent le chaos; or il nous en arrive trop.»

Porte-parole d'America First en 1940 — une organisation s'opposant à toute intervention américaine au cours de la Seconde Guerre mondiale —, Lindbergh dénonçait publiquement l'influence juive aux États-Unis, une minorité puissante, estimait-il, «qui nous pousse à entrer dans le conflit». Voilà pour le véritable Lindbergh — qui ne s'est jamais par ailleurs lancé en politique.

Prenant prétexte de ces faits historiques parfaitement avérés, Philip Roth imagine dans son nouveau roman une «politique du pire»: un Charles Lindbergh porté jusqu'à la présidence des États-Unis par sa notoriété et s'empressant de signer avec le pouvoir nazi un pacte de non-agression. Dans la foulée: une épidémie d'antisémitisme, des flambées de violence dans les principales villes du pays, la peur qui s'installe au sein de la famille Roth (qui n'est pourtant pas épargnée par quelques épisodes disgracieux de collaboration) et se propage dans la communauté juive de Newark.

Menacée de relocalisation dans une petite ville du Kentucky en vertu d'une nouvelle politique du Bureau d'assimilation, la famille Roth songe à émigrer au Canada quand, en 1942, Roosevelt reprend le pouvoir, mettant fin au cauchemar antisémite et engageant le pays dans la guerre qui fait toujours rage en Europe. «Mais jamais je ne recouvrerais, écrit Roth, ce sentiment de sécurité inébranlé qu'un enfant éprouve dans une grande république protectrice, entre des parents farouchement responsables.»

Dans un jeu parfaitement maîtrisé d'allers-retours entre une enfance réelle dans le New Jersey du début des années 1940 et des spéculations historiques convaincantes, Roth parvient à nous rendre presque réel le fruit de son imagination débordante. Le roman est aussi le récit de l'éveil d'une conscience individuelle: celle d'un garçon de huit ans, observateur critique de la vie de sa famille, du destin de son pays et de la communauté juive.

Permanence de l'antisémitisme

Ces dérives imaginées nous rappellent combien sera toujours puissant le besoin de désigner un coupable aux problèmes complexes qui agitent le monde. À preuve, la vogue pathétique et permanente des théories du complot, relayée de nos jours par des oeuvres ouvertement antisémites, comme Le Protocole des Sages de Sion, l'un des plus grands faux de l'histoire de l'édition moderne, pilier de la propagande hitlérienne et best-seller dans nombre de pays du Moyen-Orient. Pensons seulement aussi au Livre jaune n° 5, publié anonymement en français mais intitulé durant les années 1990 Les Sociétés secrètes et leur pouvoir au XXe siècle. Îuvre d'un néonazi allemand grand amateur d'ésotérisme et de soucoupes volantes du nom de Jan Udo Holey — qui utilise le pseudonyme de Jan Van Helsing —, le livre, qui reprend de larges extraits des Protocoles, fait aujourd'hui l'objet d'un interdit en Allemagne et en Suisse.

Délirant et faussement mystérieux, Le Livre jaune n° 5 se retrouve néanmoins sur les tablettes de la plupart des librairies québécoises, à commencer par le Renaud-Bray le plus près de chez vous. Un matériau plus que douteux dont s'est par ailleurs abondamment nourri, en le purgeant toutefois de son antisémitisme, le romancier à succès Dan Brown pour écrire Anges et démons — fatras de mythologie ésotérique et de conspirationnisme soft. Les théories du complot ont la cote, et l'ignorance aura toujours son commerce.

Dans un entretien accordé au journal Le Monde en mai dernier («Roth, l'invention du souvenir», 19 mai 2006), l'auteur de Portnoy et son complexe précisait ses intentions: «Je ne parle pas de ce qui s'y est passé, je parle de ce qui ne s'y est pas passé. L'antisémitisme des années 1930 n'est pas un phénomène strictement européen. Il existait aussi en Amérique. Tout en étant moins virulent, il était hautement discriminatoire, rampant et d'une injustice flagrante.» Il tenait aussi à mettre les lecteurs en garde contre la tentation d'y voir une allégorie qui viserait le gouvernement Bush, rappelant qu'il avait commencé à écrire Le Complot contre l'Amérique au cours des derniers mois de la présidence de Clinton...

Au final, le roman est une démonstration efficace, subtile et inquiétante de la manière dont peuvent se propager l'intolérance, la haine, la peur et la violence dans une société qui se croit pourtant civilisée et démocrate. Bel éloge d'une démocratie (celle des États-Unis des années 40) et portrait vivant de quelques héros ordinaires, Le Complot contre l'Amérique forme un étrange amalgame qui, sans qu'on sache trop comment, parvient à toucher sa cible. Une vibrante leçon de littérature.

Collaborateur du Devoir