On n'est jamais trop curieux - Une idée géniale

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Auteur prolifique publié à plusieurs enseignes éditoriales, dont la fameuse «Série noire» chez Gallimard, François Barcelo préside cette année, entre autres choses, le jury du prix Robert-Cliche du premier roman. Rire noir, son plus récent recueil de nouvelles, est publié chez XYZ. Cadavres, désormais disponible en Folio, doit faire l'objet d'une adaptation cinématographique signée Érik Canuel.

Dès que j'ai vu Mario et Christian s'approcher avec la main tendue, j'ai eu une idée géniale.

C'est quoi, une idée géniale? C'est tout simplement une idée que n'importe qui aurait pu avoir, mais que personne n'a eue avant moi.

Par exemple, vous avez sans doute vous aussi déjà été accosté par Mario et Christian qui vous demandaient de quoi s'acheter une tasse de café. Vous avez été terrorisé par cette paire de mendiants à la mine patibulaire quoique parfaitement inoffensifs. Surtout par Christian, ancien boxeur poids lourd au nez écrasé, aux oreilles en chou-fleur et au visage couvert de cicatrices. Et à peine moins par Mario, moins volumineux, mais à l'allure de paquet de nerfs qui n'attend que l'occasion d'exploser.

Et vous avez, comme la plupart des gens qui n'ont pas eu le temps de changer de trottoir en les apercevant, cédé à leur demande et glissé une pièce de deux dollars dans chaque main tendue.

C'est ce que j'ai fait. Mais en plus j'ai eu cette idée géniale: le vol à main armée sans arme! Idée que j'ai aussitôt partagée, devant une tasse de café, avec les deux hommes qui me l'ont inspirée et sont indispensables à sa réalisation.

Pour eux, il n'était pas question d'une réorientation de carrière, seulement d'une augmentation vertigineuse de leurs revenus. Au lieu de quêter deux dollars pour une tasse de café, ils demanderaient dorénavant — mais toujours poliment et sans insister — le contenu du tiroir-caisse des commerçants.

Ils ont accepté une première expérience, qui s'est fort bien déroulée. Il a suffi que Christian et Mario tendent la main en demandant «De l'argent, s'il vous plaît» pour que la fleuriste leur donne plus de neuf cents dollars. Nous les avons partagés en trois, bien entendu, car j'assume une fonction essentielle au bon déroulement de l'opération: je surveille les alentours au cas où la police s'amènerait. J'ai fait valoir à mes deux complices qu'ils ne font rien d'illégal, puisqu'ils prennent bien soin d'éviter toute menace dans la voix et dans le geste. La mendicité n'étant interdite que sur la voie publique, ils ne commettent aucun acte criminel. Mais Mario et Christian ont une peur bleue de la police. Je me poste donc à l'extérieur, près de l'entrée de l'établissement, prêt à intervenir en cas de nécessité. J'ai même dans ma poche, pour les rassurer totalement, un pistolet chargé que j'ai la ferme intention de ne jamais utiliser.

Pour notre deuxième levée de fonds, j'ai choisi une bijouterie, susceptible d'offrir un meilleur rapport qu'un fleuriste. J'ai d'abord amené mes deux mendiants à l'Armée du salut, où nous leur avons acheté des vêtements convenables dont j'ai accepté de payer le tiers. Habillés comme ils l'étaient, un bijoutier ne les aurait jamais laissés entrer dans leur établissement. Vus de loin, ils ont maintenant l'air de citoyens respectables. De près, ils demeurent tout aussi effrayants.

Les voilà donc dans la joaillerie Swann. De l'abribus vitré d'où j'observe le déroulement de l'opération, tout semble bien se passer. Jusqu'au moment où j'aperçois deux policiers — un homme dans la cinquantaine et une femme plus jeune. Ils ont visiblement été alertés, tiennent chacun à deux mains un revolver pointé vers le sol et s'approchent en frôlant les vitrines des commerces voisins. Ils se placent de chaque côté de la porte et s'apprêtent à foncer dans la bijouterie. Je pourrais fuir, mais mes crétins de partenaires vont se hâter de me dénoncer comme le cerveau de la bande s'ils constatent que je les ai laissés tomber.

S'il n'y avait qu'un agent, je tirerais au-dessus de sa tête, pour le faire détaler. Mais ils sont deux, et deux flics sont cent fois plus braves qu'un seul. De plus, je n'ai aucune envie de renoncer à cette idée géniale qui va un jour me permettre d'envoyer mon fils à l'université.

Je fais mieux de leur tirer dessus en profitant de l'effet de surprise. Le temps que le second se rende compte que la première a été touchée, je l'aurai abattu lui aussi (j'ai décidé de commencer par la fille, les policières ayant sans doute tendance à compenser l'infériorité de leurs capacités physiques par des exercices de tir plus assidus).

Je n'ai pas le temps d'hésiter: je dégaine mon pistolet aussi rapidement que Clint Eastwood dans le bon vieux temps et je tire sur la femme, à travers la vitre de l'abribus.

Il se produit alors un phénomène aussi bizarre qu'inattendu: la vitre ne vole pas en éclats. Elle est simplement aspergée d'un filet d'eau.

Je comprends: c'est le pistolet à eau que j'ai donné à mon fils de quatre ans. Comment s'est-il trouvé dans ma poche? Se pourrait-il que mon rejeton ait remplacé le mien, par erreur ou par jeu? Il aime fouiller partout et quand il est chez moi il a toujours le nez fourré dans mes affaires.

Me voilà dans une situation où je devrais tirer sur deux policiers, et tout ce que je peux leur envoyer, c'est un jet d'eau. À moins de brandir mon pistolet et de crier «Haut les mains ou vous êtes morts»? Ils ne peuvent pas savoir que c'est un faux pistolet. Mais ils sont deux et je suis seul. Ils ne se laisseront pas désarmer si aisément.

Mieux vaut laisser tomber. La non-violence est d'ailleurs à la base de mon idée géniale. Je dirai à Marco et Christophe que je n'ai pas vu les agents arriver. Ou que d'autres s'approchaient. Ils vont croire que j'ai eu la trouille, ce qui ne sera pas tout à fait faux. De toute façon, rien n'interdit de penser que les deux policiers les abattront, et je n'aurai alors aucun compte à leur rendre.

Les agents entrent dans la bijouterie. Je vais m'enfuir au premier coup de feu.

Mais je n'entends rien. J'attends encore un peu. Et mes deux compères sortent, sans menottes aux poignets, suivis des deux policiers qui ont rengainé leurs armes. Tout le monde semble d'excellente humeur. Un homme aux cheveux gris les accompagne sur le seuil. Il serre la main de Mario, puis celle de Christophe. Ils semblent échanger encore quelques plaisanteries, puis agents et voleurs s'éloignent dans des directions opposées.

Après quelques moments, je cours rattraper mes deux compères sur le trottoir.

— Qu'est-ce qui s'est passé?

— J'ai dit: «De l'argent, s'il vous plaît», explique Christophe. Le bijoutier m'a demandé: «Vous avez une fiancée?» J'ai répondu: «Pas moi, mais Mario, lui, il en a une.»

Mario continue:

— Il m'a demandé: «Vous ne préféreriez pas lui offrir un bijou?» J'ai dit: «Correct.» Corinne aime ça, les bijoux. Il voulait savoir combien j'avais. J'ai vidé mes poches. Deux cents dollars. Il m'a montré plusieurs de ses plus beaux bijoux. Puis là, la police est arrivée. Ils ont crié: «Haut les mains!» J'ai dit qu'on n'avait pas d'arme. Le vieux a expliqué qu'on était juste en train d'acheter un bijou et qu'il avait pu appuyer sur l'alarme sans faire exprès. Ça fait que j'ai payé deux cents dollars pour ça. Une chance qu'il me restait l'argent de la fleuriste d'hier.

Il me montre une bague avec un diamant trop gros pour ne pas être du verre. Il s'est fait escroquer, c'est évident. Mais il est aussi évident que je ne le lui dirai pas.

— Puis toi, tu devais pas leur tirer dessus? s'étonne Christophe.

— Oui, mais y avait une femme, je pouvais pas.

— Ouais, c'est vrai, reconnaît Marco. T'as bien fait.

Force m'est de constater que mes deux comparses n'ont pas les compétences intellectuelles nécessaires pour poursuivre plus longtemps mon idée géniale. Je dis seulement:

— Moi, faut que je rentre. Je garde le petit en fin de semaine.

Je les abandonne et je rentre joyeusement chez moi. Plus j'y pense, plus je suis ravi que mon fils ait mis son pistolet à eau à la place du mien. Autrement, j'aurais tué deux flics et j'aurais la police aux fesses.

J'arrête dans un Dollarama et je lui achète un cadeau en témoignage de ma gratitude. Un harmonica. Il va adorer ça, et ça va embêter sa mère quand il sera retourné chez elle.

Devant chez moi, il y a un attroupement. Une ambulance, trois voitures de police. Je m'approche. Une grosse dame à qui je ne demande rien est fière de me montrer qu'elle sait tout:

— C'est une petite fille. Elle jouait avec un voisin de son âge. Ç'a l'air qu'ils ont trouvé un pistolet. La petite a juste été blessée...

Je me bouche les oreilles pour ne pas connaître la suite. Mais je l'entends quand même.

— ... le petit gars, lui, il est mort.

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