Bédé - Le monde à sa botte, et puis après?

L'idée de départ intrigue. Belle question: que fait un conquérant une fois tout conquis? Exemple choisi: Attila le Hun, inventeur de la tondeuse à gazon. D'entrée de jeu, on trouve le «pourvoyeur d'enfer» en Beauce (la région française, pas le fief de la poterie de chez nous), dernière contrée à piétiner. Chiquenaude: à peine quelques minutes sont nécessaires à la horde pour tuer, violer, éviscérer, bref, dominer. S'ensuit quoi? Rien. Attila, tout «fléau de Dieu» soit-il, est déconcerté: sa mainmise sur le monde connu est absolue, mais, hic majeur, il ne bande plus. Pire, il est saisi d'un doute existentiel: et maintenant, quoi? «Quand le général doute, c'est toute la troupe qui est perdue... et quand la troupe est perdue, elle doute de son général.» Bigre. Imaginez Bush maître du monde, tout désemparé. Avec des moustaches.

Ainsi est lancée la troisième «aventure rocambolesque» signée par le brillant et prolifique Manu Larcenet, l'un des trois mousquetaires de la bédé d'aujourd'hui (avec Lewis Trondheim et Joann Sfar). Presque simultanément paraît le troisième tome du chef-d'oeuvre du même Larcenet, Le Combat ordinaire. Entre autres menus travaux. Larcenet et ses copains créent frénétiquement ensemble, séparément et avec d'autres, tels Franquin ou Greg en leur temps, ce qui n'est pas sans conséquences. Tôt ou tard, fatalement, il faut déléguer: ce n'est donc pas Larcenet qui dessine ici (pour la première fois dans cette série), mais bien Daniel Casanave, et on le regrette un tantinet. Plus qu'un tantinet. Un gros chouïa. L'esprit est intact, les dialogues et le découpage sont toujours aussi résolument à cheval entre drôlerie purement bédéesque et essai philosophique, la mise en couleur de Patrice Larcenet assure à l'oeil une certaine familiarité, mais c'est quand même moins bien, sinon quelques gros plans d'Attila génialement vides d'expression (on reconnaît les regards blancs de Larcenet, qui a sans doute sorti la plume pour les cases qui comptent).

Heureusement que l'intérêt n'est pas d'abord graphique: le vrai plaisir réside dans la quête de sens d'Attila, qui erre à travers l'album avec Ratko le cul-de-jatte pendant que ses «idiots» de barbares, par habitude, sont repartis à la conquête... de terres déjà conquises. Comme dans les autres «aventures rocambolesques», La Ligne de front, où des généraux planqués envoyaient Vincent Van Gogh «peindre la guerre», Le Temps de chien, où Freud et son larbin allaient psychanalyser le Far West, Larcenet creuse admirablement les grands mystères qui taraudent l'homme. Pourquoi conquérir? Pourquoi la guerre, le pouvoir, Dieu, la mort? Inutile de dire qu'aucune réponse n'est proposée. Inutile de dire qu'on s'amuse à réfléchir en chemin.

Collaborateur du Devoir