Poésie québécoise - Dans la ville fragmentée

Sous le très beau titre de Quartier des heures, Charles Gagnon nous offre un premier recueil non seulement rempli de promesses mais qui témoigne aussi d'une vive intelligence du poétique comme du sens de ce qu'est un livre avec un coeur autour duquel s'articule une pensée. Ici, la ville est constamment conviée, par le biais du bar, à ramasser les vivants, à réunir leurs aspérités, leurs angoisses, leurs routes et leurs déroutes.

La marche et le hasard

«Comme toujours en revenant du monde / de par les rues qui perdent la boussole / où le pas des mauvais quarts d'heure résonne / avec obstination / jusque sous les fenêtres les plus bleues / le marcheur naît et meurt.» Gagnon scrute de la sorte ceux qui viennent et qui vont, qui sont des ombres occasionnelles sous son regard aiguisé. Il s'attarde parfois à une femme quand «à sa nuque saigne le ciel»; ou encore à une foule bigarrée venue achever le jour: «au centre-ville de ces années-là / le comptoir du bar était le morceau d'horizon / où les heures se couchaient parmi les vagues blondes / d'un fleuve de bouteilles». Ainsi, le temps passe et s'allonge jusqu'au bout de la nuit, «il est encore des matins / aux allures d'heureux hasards / où l'on peut sentir l'aube de l'homme / se lever dans sa peau». Alors, on est certain d'être devant un poète authentique qui aura eu le mérite de donner des mots à ces urbaines dérives.

Quelques scories, tout de même

Mais ce n'est pas toujours égal, hélas! Mal conseillé, le poète alourdit inutilement ses poèmes. Comment ne pas se surprendre de trouver dans un même poème une «rose des vents du temps», les «klaxons du temps» et les «gants du temps»? Comment ne pas être effrayé d'apprendre qu'on risque un jour de tomber sur «les tout nouveaux sous-vêtements secrets du désir»! Peut-être se trouveront-ils «dans de grandes assiettes d'âme inconsolable»? On pourrait aussi reprocher à l'auteur une propension à la métaphore filée, comme on en trouve un exemple éloquent dans son texte intitulé À cheval sur le silence de son vélo, quand on lit: «les mots [qui] roulent sur eux-mêmes [qui] chutent /au rythme fou des roues en lui / [qui] se lient dans le glissement infini / de la chaîne nombreuse / sur les dérailleurs de l'âme». Ne chicanons pas trop. Il y a plus de bon que de mauvais dans ce recueil, et il est tout de même heureux de rencontrer un nouveau poète dont on a déjà hâte de lire le prochain livre.

Dispute intérieure

Avec Si jamais la musique... , premier recueil de Michel Rheault, on est en présence d'une oeuvre valable, et parfois forte, tissant de nombreux raccords avec l'opéra, les vibrations extérieures ou intérieures (ce que le poète appelle assez naïvement son «centre» ou son «antre»). Ces textes sont désenchantés, posés sur l'angoisse de la non-parole ou confrontés au questionnement devant son utilité. «Un poète est mort», et voici que Michel Rheault entame son recueil en s'adressant soit au «poète évanoui», soit à lui-même, envisageant la perte et ses conséquences. On a le sentiment que l'ode va à Gérald Godin, peut-être à cause de ce vers évocateur qui parle des «cassés, [d]es timides». Quoi qu'il en soit, l'auteur trouve les mots pour traduire un désarroi conséquent, nous donnant certains textes puissants comme Tais-toi... , dans lequel il sonde son émoi devant la mort inopinée d'une femme: «Cette femme angle Bellechasse et Louis-Hémon / Cette femme / Si près que tu ne la remarques pas / Son sang sur l'asphalte / La mort comme une chape de métal / Une femme qui tombe / C'est le peuple / L'enfant qui tremble / Range tes banderoles / Et regarde-moi / Quand je dis que tout s'écroule / Quand on meurt en face.» Ainsi, comme chez Charles Gagnon, nous sommes dans la ville, dans ses tentacules, dans le bruit que traversent «Prucnal», «Ferrier» ou «Flemming», dans ce qui déconcentre. Le poète, s'adressant toujours à un «tu» multiple, prolonge son monologue revendicateur. Mais c'est aussi l'histoire, «la mémoire des mots démuselés», et les oeuvres lues comme entendues qui s'insinuent ici, c'est aussi au bagage intérieur que s'adresse le poète pour faire le tour du possible poète qu'il devient lui-même.

Collaborateur du Devoir

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QUARTIER DES HEURES

Charles Gagnon

Écrits des forges

Montréal, 2006, 64 pages

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SI JAMAIS LA MUSIQUE...

Michel Rheault

Écrits des forges

Montréal, 2006, 128 pages