La Petite Chronique - L'inquiétant Jouhandeau

Si quelqu'un vous dit qu'il a lu tout Jouhandeau, méfiez-vous. C'est un menteur. Jouhandeau a vécu 90 ans, n'a jamais cessé d'écrire et de publier. Comme le rappelle Roger Nimier dans Journées de lectures, «il doit tout au petit garçon qu'il était et qui apprenait si bien son latin et son catéchisme qu'il traversa le mal, la vie, l'enfer lui-même, protégé par une parole magique».

Sous le titre de Chaminadour, on nous propose en un seul fort volume l'ensemble des contes, nouvelles et récits qu'il a consacrés entre 1921 et 1961 à un petit village de la Creuse. Chaminadour, c'est Guéret, le lieu de sa naissance.

C'est là qu'il naît en 1888. De son père boucher, il retiendra peu. En revanche, sa mère comptera beaucoup pour lui. Il échangera avec elle une correspondance d'une trentaine d'années. Il découvre son homosexualité en même temps qu'il traverse une crise de mysticisme.

Il fera une carrière dans l'enseignement, finira par se marier avec une belle sur le retour, la troublante Élise. Beaucoup d'amitiés, littéraires ou non, fréquentation des milieux parisiens de l'édition. Quand arrive en force le national-socialisme allemand, il se déclare antisémite. En 1941, il fait le voyage à Weimar en compagnie d'écrivains français favorisant un rapprochement avec les intellectuels allemands. À la libération, il connaîtra un purgatoire bien mérité. En 1966, il sera l'invité de Fernand Séguin au Sel de la semaine, à la télévision de Radio-Canada. Il est accompagné d'Élise, les deux se donnent en spectacle.

Si Jouhandeau vaut d'être lu, ce n'est pas tellement à cause de ses Journaliers, carnets qu'il publia à un rythme soutenu à partir de 1957. Ni non plus pour ses écrits érotiques qui, comme c'est à peu près la règle, finissent par devenir obsessionnels.

Je crois, comme José Cabanis, que «l'oeuvre de Jouhandeau n'a rien d'une fresque: elle rappelle ces tableaux des primitifs où on découvre des scènes, des visages, une forêt, un coin de ciel, des objets amoureusement traités, une échappée sur une rue, qui tous se suffiraient à eux-mêmes et émerveillent par leur précision... »

À la parution des Pincengrain qui font partie de l'épisode Chaminadour, Jouhandeau dut affronter la hargne de ses anciens concitoyens. Rarement peinture fut aussi cruelle et aussi réussie. La petite ville est passée au peigne fin. Toutes les mesquineries, tous les calculs sont révélés par un auteur dont le style est d'une magnifique précision. Peu d'épithètes, aucune enjolivure dans ces contes qui font pourtant la part belle au mysticisme et au péché. Ce que l'on peut alors être loin de ces images d'Épinal qui nous dépeignent la province comme un lieu de sérénité!

«Lire Jouhandeau, écrit Richard Millet dans sa préface au recueil qui nous occupe, c'est d'aller dans un chemin d'orties et de lis; c'est d'aller de l'enfer au ciel et inversement, sourire et prendre en pitié ceux qui passent ou meurent dans cette comédie humaine en réduction.» Au fond, n'est-ce pas pourquoi nous lisons?

Collaborateur du Devoir