Littérature anglaise - La mécanique du double

Pour présenter Auprès de moi toujours, roman de l'Anglais d'origine nippone Kazuo Ishiguro, deux options s'offrent. Soit vous destinez ce roman à un lecteur adolescent, soit vous raffolez vous-même du roman d'initiation anglais. Soyez ravi, tout est là, le pensionnat — mixité moderne oblige —, les règlements détestables, l'avenir moins intéressant que les relations de jeunesse, bien racontées.

Vous suivez Kathy, la narratrice, intrigué par des mots insolites, comme «donneur» ou «accompagnant». Puis vous visualisez le pensionnat d'Hailsham, son parc, son dortoir, ses drôles de cours, son essaim de jeunes beautés, où les jalousies sont élégantes, les projets aisés, les relations sans passion.

Justement, là est le hic. C'est trop irréaliste, cette copie, ce bel exercice, ce remake. Vous voulez en savoir davantage. Vous apprenez que Kazuo Ishiguro a fait ses classes dans les writing schools, qui ont quelque chose de glacé et de monstrueux au regard de l'imaginaire. Vous voyez aussi que l'auteur a été lauréat du Booker Price en 1989 pour Les Vestiges du jour, publié chez 10/18 et adapté au cinéma par James Ivory.

Votre curiosité vous aura servi, car la seconde option, pour rendre compte de ce sixième roman en traduction française d'Ishiguro, né en 1954 au Japon, consiste à dévoiler la fin. Malgré leur fine éducation, ces personnages ne sont que des doublures. Une fois n'est pas coutume; justement, savoir la fin transformera votre lecture.

L'homme réinvente l'homme

Auprès de moi toujours est un roman d'anticipation au ton victorien. Ces donneurs et accompagnants font partie d'un univers de clones, programmés pour servir la science. Sachant cela avant d'ouvrir le livre, vous observez le récit à distance. Ce qui est factice y a trouvé sa forme, adéquat à la fiction. Vous ne passez aucun indice, guettant les failles, le moment du dérapage. Vous anticipez l'histoire à votre tour, à la froideur étrange des caractères, à l'adéquation bizarre des jeunes gens à leur époque, à leur servilité sans joie. Vous appréciez de voir déployée une écriture serrée à la manière japonaise, un scénario méticuleux.

Impossible alors de ne pas interroger la fable. Ces robots anthropomorphes ne sont pas des machines à laver! Les organes prélevés sur les clones laissent intact leur cerveau conditionné. Est-ce une fable sur l'assimilation? Sur les avenues de la science? Sur les dons d'organes? Ce monde parfait dérape en sourdine. Les clones ont des cerveaux incomplets, faute de mémoire, des choses du coeur et d'accès à l'être. Qu'est-ce que l'école fait apprendre à ces stockeurs d'organes, sinon leur automatisation sophistiquée?

Ishiguro en fait la preuve, un roman sur la copie conforme trouble les décors les plus tranquilles. La liberté n'est pas une question d'éthique: la supprimer au nom d'une saine évolution n'offre que la chimère d'un nouvel esclavage génétique. L'habileté de ce roman, publié conjointement aux Éditions des Deux Terres, sera de vous faire frissonner lorsque vous penserez que la biocratie d'Hailsham n'est heureusement qu'une fiction.

Collaboratrice du Devoir