Poésie québécoise - Autour du prix Émile-Nelligan

Au moment d'attribuer le prix Émille-Nelligan à Renée Gagnon pour Des fois que je tombe, la présidente du jury, Denise Desautels, soulignait que ce recueil est «d'une superbe gravité, marqué par le doute, la peur, le déséquilibre, la perte [... avec] une voix inhabituelle [...] entre douleur et conscience».

Renée Gagnon avoue une sonorité avec Danielle Collobert qui, tout comme elle, travaillait la langue dans sa brisure, au plus près du minimal; on ne peut toutefois ignorer chez Gagnon des filiations nombreuses et radicales avec l'oeuvre de la regrettée Anne-Marie Alonzo. Même manière de casser les phrases, de jouer de l'ellipse, complexifiant à loisir les ruptures et les heurts de sens, les trous et les failles. Voyons, dès le second poème: «oublier que terre est solide / terre j'enverrais veines au poste / puis le reste? main frêle, cou, estomac / le reste suivrait / vraiment marcherait».

Alonzo brisait le rythme, la marche des mots, pour traduire une impuissance à la danse et aux pas, pour témoigner des hésitations et des incapacités physiques dans la matière même de ses poèmes, grammaticalement empêchés, alors que Renée Gagnon utilise cette même cassure du débit en une espèce de hoquet qui bloque l'épanchement.

«Creuse la voix / quoi entendre? / ouvrir quoi dans mes oreilles?», voilà bien la question que l'auteure se pose, car à «trop savoir ce que décide langage / langage s'éloigne sous / peau».

Trouver la route

Dès le début du recueil, l'auteure nous dit son désarroi devant son parcours hésitant, son étouffement. Ce cri morcelé va envahir l'oeuvre comme un appel à vivre, comme si le bouleversement prenait sens dans ce «recommençons» qu'elle s'impose: «je sais maintenant où traînent les mots / les miens / tu entends la moindre cloche / moi je / je parle tout bas / avec peur / s'il faut respirer / dans des vestes à silhouette / l'ombre / falaise / me tombe au ventre / et c'est? branches mortes / me touchent».

Force nous est de reconnaître une manière peu commune de traduire, à travers le spasme syntaxique, le péril. L'auteure n'a pas d'autre vocation que celle de vivre malgré tout, car il «faudra que la tête ou n'importe tremble / qu['elle] respire un peu».

Il ne fait aucun doute à mes yeux que ce premier recueil est d'une richesse formidable, et le fait même d'avoir été écrit sous l'aile tutélaire d'Anne-Marie Alonzo prouve une gratitude et des lectures. Voilà donc un recueil dont on distingue l'infinie intelligence de la mise en scène, de la mise en place qui déplace toute convention. Pour l'audace et la solidité de l'expérience, sans doute, ce recueil mérite amplement l'aura dont il bénéfice. Cette voix, dans ses à-coups et ses saccades, témoigne d'un féminin inquiet, incertain, mais en quête de sens, tout troublé qu'il soit. Pour la pulsion poétique qui sous-tend ces morceaux de langue, pour ce désir sous-jacent de parvenir à dire l'inquiétude d'un moi déchiré, ce recueil va au coeur de sa nécessité.

Deux autres recueils se distinguent

Les deux autres recueils mis en nomination pour le prix Émile-Nelligan de cette année méritent assurément qu'on s'y attarde. D'abord, avec Tout près de la nuit, Daphnée Azoulay signe, à 23 ans, un recueil d'une rare acuité et, d'une certaine façon, très audacieux dans la mesure où tous les textes imposent avec une obstination constante un «je» omniprésent. Plus de la moitié des vers du recueil commence par ce pronom et, dans la plupart des autres, on trouve des «mon», des «ma», comme si une force centripète ramenait l'univers entier à soi, que le centre absolu ne pouvait jamais être autre chose que l'existence de la poète. Et si on ajoute à cela une voix éclatée et des images absolument étonnantes ou saugrenues, on tient là un recueil fort et dynamique, qui cherche, qui fouisse, qui va au-delà du banal et du convenu.

Les deux premiers vers donnent le ton: «Je pédale sans lumière / Avec mes roues de nuit». Peu banal, disais-je, et tout le propos va tenir cette hauteur, comme une gageure, comme s'il se pouvait qu'on dérape constamment, que l'équilibre brisé, que la perte de repères soient fondateurs d'une parole qui témoigne de l'errance, d'une pensée fragilisée, sorte d'optique brouillée que la poète tente de mettre au foyer.

Ainsi, le recueil semble entièrement formé de confidences inattendues qu'il nous faut, tant bien que mal, décoder mais qui nous saisissent dans nos certitudes, ici, mises à mal: «Je n'atteins pas mes oiseaux / Je contourne les membres des corps / Qui ont des comités dans l'air / Je n'atteins pas mes échos / J'engloutis mes lumières.»

Cette quête prend des allures parfois souffrantes et inquiètes: «Je me mendie», «Je vais dans les caillots / J'appelle à l'aide», «Ma tête est brisée / Je mouille dans l'os».

Il n'y a pas à dire, cette jeune auteure force l'admiration tellement sa recherche, autant formelle que thématique, sort de l'ordinaire, nous mettant en devoir de jouer son jeu sans compromis. Quand elle dit avec une certaine douceur: «Je suis rare aujourd'hui», on a le goût de la croire.

Prisme vital

Marc André Brouillette nous offre un cinquième recueil d'une grande rigueur, entièrement écrit autour de sept couleurs, à savoir le bleu, le mauve, le rouge, le noir, le blanc, le vert et l'or, qui vont servir de titres aux sept parties du livre, constituées chacune de dix poèmes.

Nous ne sommes pas ici dans l'arbitraire, mais au contraire dans un texte qui est méticuleux, inscrivant dans chaque texte la couleur autour de laquelle le discours s'écrit, répétant même jusqu'à trois fois le mot pour que le lecteur pénètre avec le poète dans les sensations vives que la teinte du monde donne au regard, à la vie, pour qu'il saisisse comment elle incarne l'être différemment, comment le monde lui-même change, varie, se tourne et se contourne suivant ce que le prisme impose par sa nuance.

Marc André Brouillette vient de recevoir en mars, à la mairie de Paris, le prix Louis-Guillaume du meilleur recueil de poèmes en prose pour ce M'accompagne qui confirme sa voix déjà ciselée. C'est avec délicatesse, dirait-on, que le poète regarde le monde en couleurs. «Le noir est une île dont on ne quitte jamais le centre», dit-il en une pénétrante formule. Ou encore: «le blanc ne répond pas, il pose l'insondable au coeur de l'avancée solitaire».

La précision qu'atteint Marc André Brouillette dans ce kaléidoscope développe une mosaïque qui convie le lecteur à voir le monde tel qu'il apparaît au poète, tel qu'il nous est proposé, nous obligeant souvent à nous questionner sur notre relation à telle nuance dévoilée au coeur du monde.

Parfois, «c'est une blessure qui s'engrène dans le temps et que la main tente de saisir en peignant un petit carré rouge»; tantôt, on saisit absolument que «le mauve est un mélange d'eau et de soleil»; ailleurs, c'est tout un paysage qui s'ouvre dans la profondeur du monde: «le bleu imbibe le coton et couvre le corps des nomades. Ces êtres de lenteur parcourent l'étendue d'un rêve enfoui dans le sable. Ils portent sur eux les couleurs d'une eau trop lointaine, trop discrète pour y goûter. Leurs yeux boivent le ciel et le lait des étoiles».

Dans cet univers ouvert à la contemplation ou à la méditation se déploient à la fois l'intensité d'une vision poétique du réel et une grâce à en reconnaître la beauté.

Collaborateur du Devoir

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DES FOIS QUE JE TOMBE

Renée Gagnon

Le Quartanier

Montréal, 2005, 88 pages

TOUT PRÈS DE LA NUIT

Daphnée Azoulay

Les Herbes rouges

Montréal, 2005, 56 pages

M'ACCOMPAGNE

Marc André Brouillette

Éditions du Noroît

Montréal, 2005, 96 pages