Histoire - L'écartèlement de Papineau

Créée selon «des vues toutes plus criminelles les unes que les autres», la Confédération canadienne vise à «continuer le sanguinaire ancien système colonial». Ces mots qu'écrivait Louis-Joseph Papineau en 1870 ne se trouvent certes pas dans le nouveau programme d'histoire et d'éducation à la citoyenneté, ni ceux qu'il avait adressés deux ans plus tôt à Louis Fréchette: «Nous sommes des révolutionnaires... »

Mais au risque de traumatiser les adolescents les plus curieux du Québec pluraliste et de chagriner le ministère de l'Éducation, les érudits Georges Aubin et Renée Blanchet n'ont pas craint de publier ces passages et de nombreux autres tout aussi fracassants dans les deux tomes d'un recueil de 386 textes pour la plupart inédits: Lettres à divers correspondants (1810-1871) de Louis-Joseph Papineau. Yvan Lamonde a enrichi l'ouvrage d'une introduction substantielle.

Les lettres reflètent plus que jamais l'amertume politique de Papineau à la suite de la répression par l'autorité coloniale britannique en 1837 et en 1838 de la lutte émancipatrice des Patriotes. Avant même que cette répression n'ait lieu, un correspondant jusqu'alors parmi les plus fidèles, le député John Neilson, se dissocie du tribun en refusant en 1834 de soutenir les réclamations des partisans de la liberté.

«Le héros tombe, et l'homme est démasqué», écrit Papineau à propos de Neilson. Il ne se fait aucune illusion sur les sentiments véritables de la quasi-totalité des Anglo-Saxons. Selon lui, «une haine sans bornes» se fait sentir à l'occasion.

«Les descendants de Français, déclare Papineau, n'ont pas droit à l'égalité. [...] Nous sommes français et c'est à cause de cela que nous souffrons.» Plusieurs autres passages témoignent de la même indignation. On imagine mal comment Papineau pourrait exprimer avec plus d'intensité le caractère national de l'oppression. À ce chapitre, les Lettres à divers correspondants sont saisissantes.

L'attitude des «libéraux du Haut-Canada», qui ont pourtant dans le futur Ontario mené un combat semblable à celui des Patriotes du Bas-Canada, ulcère Papineau. N'acceptent-ils pas l'Union des deux Canadas «et ses iniquités» à cause des avantages qu'ils vont en tirer?

Papineau est convaincu que ses compatriotes ont subi deux affronts terribles. «Une première fois de l'Angleterre, explique-t-il, qui nous maltraite par antipathie ; une seconde fois du Haut-Canada, qui nous pille par cupidité.» Dans la Confédération de 1867, il ne voit que le perfectionnement logique de la tyrannie.

La société américaine

Pour échapper à ce désastre politique dont la responsabilité incombe à la Grande-Bretagne, État monarchique dans lequel l'aristocratie joue encore un rôle parlementaire décisif, il préconise comme planche de salut l'annexion du Québec à un État républicain, plus égalitaire et plus démocratique: les États-Unis. Mais les Lettres à divers correspondants nous révèlent à quel point Papineau est un homme écartelé.

Séduit, avant même les événements de 1837, par l'idéal de la démocratie jeffersonienne, propre à l'humanité libre du Nouveau Monde, le tribun s'aperçoit cependant qu'aux États-Unis, l'esclavage des Noirs constitue une tare presque irréparable. À ses yeux, l'abolition de ce système honteux ne garantirait pas la suppression de la barrière entre les races.

Il souhaite que les abolitionnistes américains soient plus profonds. «Moins de verbiage contre l'esclavage», conseille-t-il en exigeant «le courage de tendre une main amie vers le Noir pour élever sa condition sociale».

Si Papineau juge que la société américaine, jeune et inventive, est «incomparablement meilleure» que la société européenne, engluée par de vieilles habitudes, il est conscient des menaces qui planent sur la patrie de Jefferson. L'amour du lucre et le système financier «le plus dépravé que le monde ait vu» entachent d'après lui la réputation des États-Unis.

Il arrive à Papineau de délaisser les principes pour réfléchir à la vie. L'idée de l'annexion se heurte alors à celle de l'assimilation.

Dans une lettre du 14 mai 1838, Papineau envisage déjà l'intégration aux États-Unis. Mais quelques paragraphes plus loin, il estime que les Canadiens français qui veulent s'établir dans la république voisine n'y retrouveront ni leur «langue», ni leurs «lois», ni leurs «manières», ni leurs «opinions religieuses». Il se demande: «Que deviendront-ils s'ils fuient le sol qui les a vus naître? Que sont devenus les Acadiens?»

Le sort tragique des Acadiens, premier peuple d'origine française à connaître l'Amérique anglo-saxonne dans toute sa réalité, ne cessera de l'émouvoir. Si la population du Québec avait été plus nombreuse et plus instruite en 1871, le tribun, avant de mourir, aurait sûrement imaginé la naissance d'une république québécoise, indépendante, originale et très nord-américaine, qu'on aurait appelée sans hésiter le pays de Papineau.

Collaborateur du Devoir
1 commentaire
  • Roland Berger - Inscrit 6 mai 2006 08 h 29

    Avoir la tête de Papineau

    Les concepteurs du nouveau programme d'histoire (secondaire) du ministère de l'Éducation auraient intérêt à lire, « Louis-Joseph Papineau », Édition préparée par Georges Aubin et Renée Blanchet, Varia, Montréal, 2006, deux tomes. Ils comprendraient sans doute que le Québec ne doit pas ses institutions démocratiques à l'Angleterre conquérante, mais que cette dernière n'a rien néglié pour empêcher les descendants des Français de les adopter à leur avantage pour assurer leur survie dans la dignité. Mais, comme on dit, c'est de l'histoire... Qu'est-ce que ça viendrait faire à l'école ?