Dimension inquiétante de Heidegger

Composé en 1945, ce dialogue entre un homme plus âgé et un plus jeune n'a été édité qu'en 1995. Il se déroule dans un camp de prisonniers de guerre en Russie, alors que Heidegger est sans nouvelles de ses deux fils, Jörg et Hermann, mobilisés depuis 1941 sur le front russe. Sous-titré Dialogue hespérique, il évoque Hölderlin et se termine sur un morceau oriental, un dialogue entre deux Chinois sur «l'inutile». Le thème en est la force du mal et la possibilité d'attendre quelque chose de l'avenir et de réaliser une liberté nouvelle. Heidegger parle de l'essence ou de la nature (wesen), ce que les traducteurs ont choisi de traduire de manière compliquée par le mot ancien «aître». L'horizon du recommencement y est sans cesse en tension avec la méditation sur les puissances de la violence: d'où le titre retenu pour la traduction française, dévastation et attente.

Il semble impossible de lire cet entretien sans penser à l'entretien, réel celui-là, entre le poète Paul Celan et Martin Heidegger après la guerre: pas plus qu'alors, et c'est le coeur de l'espoir de Paul Celan (Todtnauberg), l'entretien de 1945 ne semble ouvert sur un aveu. En 1945, comme tout Allemand, Heidegger sait tout. Il mentionne «ceux qui furent sacrifiés», mais la dévastation qui est partout n'est pas assumée. Le nazisme, qualifié par une périphrase («la tentative de faire espérer aux peuples un ordre mondial») — ou est-ce le stalinisme? —, n'est qu'un rejeton quasi métaphysique du mal. On peut lire aussi que la dévastation n'est pas la conséquence des guerres mondiales, mais que ce sont les guerres qui sont les conséquences de la dévastation. C'est donc dans un mouvement qui déborde même la pensée que le mal advient, et la notion d'une responsabilité possible fait défaut. La hargne du philosophe contre la bourgeoisie, la revendication ambiguë du national sont encore présentes à chaque détour, mais c'est surtout l'apologie de l'inutile qui font de ce texte une énigme: comment comprendre cette méditation sur l'attente alors qu'il s'agirait de considérer la faute? De longues notes des traducteurs accompagnent ce texte difficile: relu sur l'horizon proposé par le livre d'Emmanuel Faye, il acquiert une dimension véritablement inquiétante.

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