Les critiques du Prix des collégiens

L'important Prix des collégiens a été remis cette année à Nikolski, premier roman de l'écrivain Nicolas Dickner, dans le cadre du Salon du livre de Québec. Un jury composé de représentants de plus de quarante établissements collégiaux s'est réuni au préalable dans un hôtel de la Vieille Capitale afin de déterminer un grand gagnant. Toute l'année, en préparation de cet événement, les collégiens ont d'abord lu et commenté cinq titres présélectionnés par un jury de critiques professionnels. Les meilleures critiques réalisées par les étudiants sont publiées aujourd'hui dans nos pages sur la base d'une sélection opérée par les professeurs Bruno Lemieux (Cégep de Sherbrooke), Lise Maisonneuve (collège Édouard-Montpetit), Louise Noël (collège Montmorency), ainsi que par Hélène Lacoste de Radio-Canada et Jean-François Nadeau, directeur des pages culturelles du Devoir. Le Prix des collégiens est une initiative de la Fondation Bourgie, que soutient activement Le Devoir.

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Rouge brûlant

Gabrielle Massicotte

Cégep de Trois-Rivières

Il est de ces romans qui vous traversent sans pitié. Ils vous imprègnent, vous obsèdent, vous attachent à eux pour toujours. C'est le cas d'Après la nuit rouge, de Christiane Frenette. On y suit en parallèle l'histoire de Marie, qui voudrait vivre autre chose que la vie rangée d'une épouse modèle; celle de Thomas, revenu la mémoire fragmentée et l'épaule brisée d'un séjour à l'asile; celle de Rex, son chien, qui lui est toujours resté fidèle, même après cet exil forcé, même après la nuit rouge. On découvre aussi l'histoire de Louise, qui connaît l'amour envers et contre tout, et dont le passé resurgit malgré elle. Les quêtes des personnages sont empreintes d'espoir, de souvenirs et d'oublis. On se lie à ces personnages avec une facilité déconcertante. Qui n'a jamais cherché de sens à donner à sa vie, qui n'a jamais fugué, ne serait-ce que dans sa tête?

Ce roman peu volumineux annonce une légèreté trompeuse: les thèmes abordés sont, non pas d'une lourdeur accablante, mais d'une profondeur cachée. Frenette se joue des mots, elle démêle pour nous les mondes intérieurs bouleversés de ses personnages, par des phrases précises, concises et emplies d'une poésie envoûtante. Le roman fait réfléchir sur l'importance de la vie: elle est nôtre, il faut aimer ce que l'on fait, apprendre à reconnaître le visage du bonheur. Dès lors, l'importance d'un jardin, les sentiments à l'état brut lorsqu'on a les mains en terre, la joie de voir grandir et fleurir ce qu'on a tendrement semé, tout cela contribue à esquisser un bonheur tout simple et, le plus souvent, à portée de main. Pour certains, ce sont les enfants qui amènent ce bonheur. Pas pour Marie. Ce qui la rend heureuse, elle, c'est une petite oasis de verdure dans sa vie dénuée de passion.

Tout au long du roman, on découvre entre Thomas, Marie et Lou des liens beaucoup plus forts que les simples coïncidences d'abord imaginées, mais on découvre surtout, en eux, le magma bouillant d'une ville en feu. Plus on avance, plus on perçoit les délicates ficelles du récit comme les troublantes cicatrices des grands brûlés. L'habile poète qu'est Christiane Frenette suggère plusieurs chemins subtils et laisse au lecteur la liberté d'interpréter comme il veut. Le titre même est inspirant. La nuit rouge représentele point de départ, la cassure nette entre l'avant et l'après-tragédie. Alors, tels des phénix qui renaissent de leurs cendres, tous les personnages convergent vers le même point: la vie.

Après la nuit rouge

Christiane Frenette

Boréal

Montréal, 2005, 174 pages

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Sensuelle dualité

Julie Demers

Cégep de Drummondville

Entre deux continents, entre musique et littérature, entre caresses bibliques et amours lesbiennes, Clara Ness signe ici une oeuvre sous le signe de la dualité et de la sensualité. Traversant les tabous et les désirs, Clara Ness nous transporte dans un univers éclaté où seule la passion gouverne.

L'auteure présente à travers les yeux d'une jeune étudiante en médecine des protagonistes contrastés et intenses. Obsédée par les uns, passionnée par les autres, l'étudiante passe de la couche de Paul aux bras de Luiz, pour enfin tomber dans ceux d'Agnès.

Jamais torturée par la contradiction de ses désirs, elle essaie au contraire de les fusionner. Toujours plus éclatés, ces amants fous épris d'absolu et de liberté deviennent captivants et ensorcelants. Parfois romantiques, parfois brutaux, ceux-ci guident le lecteur pour l'entraîner dans une douce ivresse.

Lumineuse et poétique, la plume amoureuse de Clara Ness critique autant qu'elle embrasse. Dans une véritable ode à la sensualité propre à l'adolescence, elle effleure, caresse, pour ensuite mordre et soupirer. C'est l'amour-passion, les déclamations baroques et exaltées, la fusion des mots, des sens et des corps.

Souvent philosophique, elle s'attaque aux rapports entre humains, peignant une critique très lucide de la femme par la femme. Sous sa plume, les femmes deviennent à la fois chef-d'oeuvre et bouquet de laideur: légères, perverses, volages, profiteuses, menteuses et hystériques.

En plus de faire preuve d'une maîtrise parfaite de la langue, l'auteure nous émerveille par ses nombreuses références littéraires et culturelles, subtiles mais très présentes.

Véritable célébration de la culture, le roman foisonne de clins d'oeil littéraires et musicaux. Le titre lui-même fait référence à l'opéra bouffe de Mozart Cosi fan tutte.

Ainsi font-elles toutes: un éloge somptueux à la vie et à toute sa sensualité.

Ainsi font-elles toutes

Clara Ness

XYZ éditeur, coll. «Romanichels»

Montréal, 2005, 132 pages

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Nikolski les migrations

Laurie Comtois

Collège de Bois-de-Boulogne

Actuel, à la fois réaliste et touchant, Nikolski de Nicolas Dickner est tout simplement captivant. Dès les premières pages, il plonge le lecteur dans une histoire tripartite qui converge vers le thème de la recherche d'identité.

Trois narrateurs, aux destins aussi différents qu'imprévisibles, sont unis, sans le savoir, par des liens familiaux. Ils sont jeunes, aventureux, audacieux et avides de découvrir quelque parcelle du monde qui leur est inconnue. La ville de Montréal constitue le point nodal de leurs avenirs respectifs et la toile de fond de ce roman très contemporain.

L'auteur adopte un ton tantôt humoristique, tantôt ironique, et réussit à capter l'intérêt du lecteur du début à la fin. Dickner nous transporte successivement dans l'Ouest canadien, dans le nord du Québec, au Venezuela et au coeur d'un quartier multiculturel de Montréal, aux alentours du boulevard Saint-Laurent. Chacun des lieux apporte au roman une nouvelle dimension, tout en permettant au lecteur d'assister à une leçon d'histoire et d'apprendre à coup sûr un élément ou des aspects d'une culture qui lui était inconnue. Par exemple, le séjour de Noah en Amérique du Sud permet à l'auteur d'ouvrir une fenêtre sur un coin du monde et d'y intégrer quelques descriptions et faits historiques pertinents. Dickner insère stratégiquement ces passages, qui sont d'ailleurs tous plus intéressants les uns que les autres.

Sans entrer trop profondément dans la psychologie de chacun des personnages, Dickner dresse un portrait réaliste des acteurs qui figurent dans le récit. Les aventures saugrenues que vivent les narrateurs sont habilement présentées, se chevauchant dans le temps et l'espace, ce qui ne fait qu'attiser la curiosité et incite à poursuivre la lecture. Les trois personnages diffèrent par leur passé mais se ressemblent dans leur solitude, leur but, leur idéal de vie commun, qui consiste en la quête d'une identité personnelle. Cette recherche trouve son explication à travers leur arbre généalogique, qui se croise quelque part au nord, à Nikolski. C'est pourtant vers le sud que leurs migrations les mèneront.

Les descriptions et les situations du quotidien racontées par Dickner sont senties, vécues, bref, à l'image de la totalité de l'oeuvre.

Nikolski

Nicolas Dickner

Nota Bene, coll. «Alto»

Québec, 2005, 328 pages

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L'irréparable solitude

Kim Vallière

Cégep Abitibi-Témiscamingue

Oubliez la «fille» à laquelle fait référence le titre du livre de Michael Delisle, car c'est plutôt dans l'univers de l'alter ego de l'auteur que nous plongent les sept nouvelles de ce recueil.

Reliées par un fil conducteur perceptible grâce à quelques indices savamment disposés par l'auteur, les nouvelles composant Le Sort de fille nous livrent la vie du narrateur par épisodes, de son adolescence à la quarantaine. L'écriture particulièrement efficace de Delisle convient bien au genre. En quelques mots, l'histoire entraîne le lecteur, le guidant ainsi vers la compréhension des situations et des personnages.

Par le ton employé, Le Sort de fille peut sembler anodin. Il permet cependant une lecture à deux niveaux. On peut le lire pour le plaisir anecdotique des nouvelles ou pour tenter de saisir un personnage dans sa complexité. Le narrateur subit nombre d'abandons et de rejets: sa mère est absente pendant les dix premières années de sa vie et il ne connaît son père qu'à l'âge adulte. Les blessures morales subséquentes à cette situation le pousseront à espérer une vie meilleure. Pour y arriver, il se sent obligé de cacher plusieurs vérités, tels que son alcoolisme, son homosexualité et un penchant pour la violence. On constate, au fil des nouvelles, l'impuissance des personnages face à leur existence: tout ce qu'ils parviennent à bâtir, ils le déconstruisent eux-mêmes. Lorsque le narrateur rencontre un vieil ami dans la nouvelle Le Vieux Chèvre, tous les efforts qu'il a fournis pour refouler son homosexualité resurgissent en lui, malgré la présence de son amoureuse. Il tente de revivre un baiser passionné, échangé autrefois, mais ses avances sont éconduites par son ancien complice. Le rejet... encore. La beauté des textes de Delisle réside dans la subtilité avec laquelle l'auteur introduit les sujets tabous; une seule phrase évocatrice, glissée dans le texte, suffit à expliciter un thème difficile.

La simplicité de l'écriture de Michael Delisle lui confère un style très américain. Considérez Le Sort de fille comme un rendez-vous avec votre imaginaire. On vous fournit sept photos d'une vie; à vous d'en faire le récit. La fin de chaque nouvelle permet l'interprétation. Quant à savoir ce qui se passe entre chacune...

Le sort de Fille

Michael Delisle

Leméac

Montréal, 2005, 112 pages

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La filiation

Renaud Sylvain

Cégep de Saint-Jérôme

Dure réalité de la filiation, que chaque naissance porte en son sein. Filiation qui nous entache, nous souille des erreurs du passé, scelle une partie de nous-mêmes. Un combat: celui de ne pas être le prochain maillon de cette chaîne qui nous attache à la vie. Véritable quête que cette volonté de s'arracher à l'interminable et quasi fatale répétition d'une histoire que l'on a trop souvent interprétée, mais jamais racontée. Contradiction nécessaire. Mal nécessaire.

Murmures trop souvent perdus dans l'océan du vide. Paroles pensées, réfléchies, mais jamais évacuées. Les lèvres semblent difficiles à mouvoir, le corps, bien que si près de la réalité, paraît trop lourd pour s'y frotter. Ne pas agir, réfléchir. Toujours réfléchir. Cogiter. Incroyable espace clos et lointain du réel que celui de l'intimité, de la liberté de la pensée. Fugueuses, par défaut. Fuir le corps pour entrer dans ses pensées, son passé. Fausses vérités et vrais mensonges habitent l'univers de quatre générations passées, où les mots «abus», «violence» et «secrets» ne sont étrangers à personne. Trouble évoqué par cette toile apparaissant sur la couverture, illustrant un couple — titre de la toile —, et réalité romanesque où les Piano, couple français aux moeurs particulières, deviennent le reflet d'abus perpétrés depuis trop longtemps déjà.

Véritable voyage initiatique qu'entreprend seule la jeune Nathe, fille de la défunte rebelle Stéphanie, qui sera à l'origine de la dernière et nécessaire fugue. Fugue destructrice.

Cette toile où les fils se sont trop longtemps entremêlés perdra de sa résistance, balayée du revers de la main par la jeune génération, salvatrice de ses aïeux. Au nord de la province, là où la rivière ne coule pas vers le même océan que celui saturé de tant de non-dits, de ce sel impur qu'est le mensonge, la jeune Nathe rendra leur liberté, la pleine maîtrise de leur existence, à Blanche et à Aanaq, et du même coup à tous ceux qui y aspirent.

Fugueuses, c'est le difficile rapport avec la réalité, l'acceptation, non pas sans heurts, d'une existence conditionnée par des étrangers qui ne nous ont pas laissé un choix qui semble pourtant vital, celui de les choisir. Plus encore, Fugueuses nous fait réaliser que, malgré nous, on retourne toujours à eux, sans raisons apparentes. Mal nécessaire que de vouloir partir, s'affranchir. Oui s'affranchir, pour mieux revenir... Une lecture nécessaire, un roman intelligent, percutant, brillant.

Fugueuses

Suzanne Jacob

Boréal

Montréal, 2005, 328 pages