Roman québécois - Impair, mauvaise passe et manque

À quoi tient la «magie» d'un livre? Souvent à peu de choses. Un regard singulier, une lumière exceptionnelle, des instants renversants. Une voix qu'on dirait sortie de nulle part, des images qu'on n'attendait pas. Un dosage bien réglé, peut-être, entre l'intrigue et la manière. Autant de qualités qui étaient à l'oeuvre à la fois dans le premier roman d'Émilie Andrewes, Les Mouches pauvres d'Ésope (XYZ, 2004) et dans celui de Clara Ness, Ainsi font-elles toutes (XYZ, 2005), finaliste au Prix des collégiens 2006.

Et lorsque la magie opère du premier coup, on s'attend toujours un peu à ce que le second roman soit, sinon meilleur, à tout le moins égal en force ou en intention au premier. Or, pour toutes sortes de raisons qui ont à voir, on le devine, avec la précipitation, c'est plutôt la déception qui est cette fois au rendez-vous.

Eldon d'or, d'Émilie Andrewes, aborde encore les territoires de l'enfance, du rêve et de l'étrange. Un vieil homme nommé Gratz, qui a entre autres le don singulier de faire pleurer les animaux (même s'il est daltonien quant aux sons, tient-il à préciser), décide de raconter l'histoire brève de sa vie mouvementée à son petit-fils et de lui transmettre un peu de sa vision du monde. «Je ne suis pas fait pour être vieux. Ce n'est pas mon genre», commence-t-il par lui dire en lui rappelant comment il a lui aussi un jour été un enfant, et comment il est tristement devenu un homme dans l'auberge que tenaient ses parents au coeur d'un village perdu.

Il lui raconte surtout comment il a rencontré celle qui deviendra sa grand-mère, Flaune, qui vivait cachée de village en village, vivant sous la menace de son amant et protecteur. Comment il est tombé amoureux et comment il a tué son rival, puis déguisé le meurtre en suicide: «Je me souviens, je fus saisis d'un sentiment irrépressible de ravissement: ou j'allais mourir ou alors j'allais tuer. J'étais plus à l'aise avec cette idée qu'avec l'idée de souper avec des inconnus.»

Et tandis que dans le ciel passent des nuées d'oies bleues, les chiens parlent, les morts sont emportés sur des traîneaux tirés par des singes, l'enfance demeurera à jamais pour Émilie Andrewes un monde idyllique que personne ne devrait jamais avoir à quitter. «Eldon, ton vieux Gratz sera toujours là pour te garder jeune, ne t'inquiète pas. Personne ne viendra te cimenter l'esprit.»

Entre l'abstraction pure et l'exercice d'écriture automatique, décousu et truffé de curiosités gratuites qui font perdre toute sa force au récit, Eldon d'or ennuie sans nous emmener vraiment ailleurs que dans le vide qu'il creuse de page en page. Un roman d'à peine cent pages qui cherche manifestement à divertir a-t-il droit aux longueurs?

Rupture de genre

Dans une volonté marquée de rompre avec la «manière Philippe Sollers», Clara Ness, vingt-trois ans, essaie pour sa part de se réinventer à peine un an après nous avoir donné un premier roman éblouissant de maîtrise. Genèse de l'oubli nous raconte les destins croisés de deux amoureux à l'âme meurtrie.

Fils d'un célèbre comédien français plutôt caractériel et égocentrique qui étouffe tout le monde autour de lui, Hadrien choisit de rompre complètement avec sa famille et la France après le bac. Il s'installe à Québec où il devient rapidement chauffeur de taxi. Les amours de passage et la monotonie du travail l'occupent. Ariane, elle, est étudiante au Conservatoire d'art dramatique et travaille dans un salon de massage pour boucler ses fins de mois — où elle fera la rencontre d'Hadrien.

Fille de bonne famille de Sainte-Foy, Ariane porte quant à elle le poids du protectionnisme familial : «Je crois qu'une chose dont j'ai le plus souffert quand j'étais enfant, c'était le sentiment de vivre dans l'irréalité, d'être absolument hors de danger.» Elle a donc choisi de vivre dangereusement, alors qu'Hadrien a opté pour la rupture et la négation. Ils s'aimeront, ils auront une fille, puis la mort du père d'Hadrien viendra brasser les cartes et amorcer, pour chacun d'eux, une certaine réconciliation intérieure.

Les familles, nous dit en substance Clara Ness dans la petite centaine de pages d'un second roman qui comporte lui aussi sa part de longueurs, sont des parasites qui nous transmettent souvent, avec le petit lait de l'amour, leurs propres limites, leurs névroses, leurs jalousies. Faites pour être quittées, trahies, sinon choisies, ce sont des boulets qu'on traîne toute notre vie et avec lesquels il nous faut composer.

Genèse de l'oubli apparaît dès les premières pages très en dessous du premier roman de Ness et du talent que l'on devine chez elle. Il n'y a plus de voix, plus d'audace, plus d'électricité dans cette narration télescopée à la troisième personne.

«Je ne voulais pas être prisonnière d'un genre. J'essaie d'expérimenter», déclarait la jeune écrivaine lors d'une curieuse entrevue accordée à la Presse canadienne en décembre dernier. Soit. Mais de quel genre s'agissait-il de se libérer? Le genre brillant et talentueux? Car que peut bien avoir en commun ce petit roman inabouti avec Ainsi font-elles toutes? Une oeuvre qui, bien qu'écrite sous influence, possédait en propre de réelles et remarquables qualités d'écriture: énergie, style, musicalité, subversion larvée. Est-ce donc dire que, si on lui retire la béquille sollersienne, tout s'écroule comme un corps sans squelette?

Chance du débutant qui tourne déjà? Erreurs de jeunesse? Affaire Minou Drouet ou vol de fonds de tiroirs? Mystère, sérieusement. «Rien ne concourt davantage à la paix de l'âme que de n'avoir point d'opinion», écrivait avec un certain à propos l'aphoriste allemand Georg Christoph Lichtenberg (1742-1799). Dommage pour la conscience malmenée du critique, qui ne peut pas taire ce qui saute aux yeux, dommage pour ces deux jeunes auteures et pour quelques lecteurs orphelins. Dommage, dans tous les cas.

Collaborateur du Devoir

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ELDON D'OR

Émilie Andrewes

XYZ

Montréal, 2006, 108 pages

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GENÈSE DE L'OUBLI

Clara Ness

XYZ

Montréal, 2006, 120 pages

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