Livres - Michel Van Schendel, Mémoires en prose

Michel Van Schendel
Photo: Jacques Grenier Michel Van Schendel

Il a voulu faire un long poème, comme si sa vie en était un. Et ceux qui y chercheront des noms seront déçus. On en trouvera quelques-uns tout au plus, ceux d'Hubert Aquin ou d'André Laurendeau, de Paul-Marie Lapointe ou d'Émile Hecq, par exemple, comme échappés involontairement au milieu de sa prose. Un temps éventuel, premier tome des «mémoires» de Michel Van Schendel, qui paraît ces jours-ci aux Éditions de l'Hexagone en même temps qu'un nouveau recueil de poèmes, est une oeuvre pleine d'allusions, mouvante, évanescente. Un exercice de style au moins autant qu'un exercice de mémoire.

L'homme vient d'aménager rue de la Commune. Et dans des boîtes, sur les étagères de ce nouvel appartement, il y a des livres, des livres, encore des livres. Au sol, l'encre que le peintre Léon Bellefleur avait offerte au poète il y a 43 ans. C'est celle-là même qui a été choisie pour orner la couverture du Temps éventuel. Le tableau, intitulé Disques enchantés, avait accompagné un texte écrit par Van Schendel sur Bellefleur, paru à l'époque dans la revue Vie des arts.

«Je la regarde tous les jours depuis 43 ans, et chaque fois, c'est différent», dit le poète. Entre le poète et le peintre, il y a eu correspondance. Car pour Van Schendel, l'écrivain est un artiste au plein sens du mot, un artiste qui interprète l'univers, et qu'il faudra interpréter à notre tour. Comme Marie-Claire Blais, qui écrit des oeuvres à la ponctuation bouleversée, exigeantes pour le lecteur, Van Schendel ne se prive pas de faire preuve d'une certaine virtuosité de la forme.

«J'ai pleinement confiance dans le lecteur», dit-il. Au lecteur de se laisser aller à sa prose déliée, au lecteur encore d'y trouver le sens qui lui convient.

Dans ces «mémoires» qui n'en sont pas, le personnage principal se dédoublera parfois en un Xavier imaginaire ou réel, ou les deux. «Il n'est pas possible, j'en ai l'intime conviction, de conter les faits saillants ou anodins d'une vie, surtout la sienne, sans avoir recours aux procédés de la fiction. Celle-ci est le plus court chemin de la vérité. Car elle a l'audace de dire et d'inventer — d'inventer pour découvrir ce que c'est que de dire et ainsi donner du poids à la parole», écrit Van Schendel dans son introduction.

Avec Un temps éventuel, Van Schendel dit avoir exploré le thème du nom, le nom que l'on construit au fil d'une vie, un nom que les autres, ceux qui nous entourent et nous touchent, nous donnent et nous font construire aussi. Aussi, on trouvera dans ce texte les profils de ceux qui ont forgé l'esprit du poète, bien sûr, mais également celui de l'intellectuel, du professeur, de l'homme de gauche, du militant.

À ce chapitre, Van Schendel insiste sur la rencontre d'un couple de «gens du peuple», comme il les désigne, Julien et Suzanne Dohy, rencontre faite en France en 1946.

La France sortait alors de la guerre, et la guerre, pour Van Schendel, avait signifié la brutalité de la découverte des différences entre les classes, la différence de fortunes. «La guerre m'a formé», convient-il. Né dans un milieu aisé, c'est la guerre qui lui a fait connaître la faim, la pauvreté. De l'après-guerre, il se souvient de l'anti-bolchévisme affiché par une droite réactionnaire américaine qu'on retrouve encore dans l'Amérique d'aujourd'hui. Après la signature du Pacte Atlantique, il adhère donc au Parti communiste.

En entrevue, Michel Van Schendel précise qu'il n'a plus été membre du Parti communiste après sa traversée de l'Atlantique pour s'établir au Québec à la fin des années 50. Et pourtant, il se souvient d'avoir été mis ici sous écoute pour avoir participé à des activités controversées. L'Amérique, constate-t-il, est un continent plus policier que l'Europe.

De la fondation de l'UQAM, des activités de Van Schendel en tant que syndicaliste auprès des professeurs de l'UQAM, de la fondation de la revue littéraire Liberté, de la direction de la revue Socialisme ou encore de son engagement dans le Mouvement laïque québécois, on ne saura à peu près rien dans ce premier tome des «mémoires», qui sera suivi par un second, où on approfondira le séjour au Québec de cet intellectuel né en France en 1929.

En entrevue, il admet quand même que le Québec a beaucoup progressé depuis la Révolution tranquille, et que ceux qu'ils l'ont libéré sont essentiellement les artistes. «Les grands libérateurs du Québec», dit-il, ce sont eux. Pour lui, cette période a aussi été celle de l'âge d'or du journalisme québécois. Aujourd'hui, croit-il, «le journalisme québécois n'a plus cette capacité critique» dont il jouissait à l'époque. Il se souvient aussi d'avoir défendu un certain nationalisme québécois «sans mystique et à condition qu'il soit socialiste», au début des années 60. Et pourtant, il dit avoir en horreur un certain nationalisme «qui s'enfle comme une baudruche».

Aujourd'hui encore, alors que le vent souffle en faveur de la droite, il croit que l'essentiel est de poursuivre la lutte contre le capitalisme.

En 2001, un groupe d'intellectuels a publié à l'Hexagone un livre intitulé Poésie et politique, mélanges offerts en hommage à Michel Van Schendel. Ce livre apprécie autant le poète qu'est Van Schendel que le militant et l'activiste. Lucie Bourassa y relève que la poétique de Michel Van Schendel a comme souci de «former l'oreille, de susciter une écoute». Naïm Kattan écrit que «disponible à ses amis, Michel reconnaît comme sienne toute inquiétude d'écrivain». Il écrit aussi que le poète «connaît les règles et les limites. Il va jusqu'au bout des faits, des opinions, des idées avant d'émettre un jugement qui, de toute façon, est relatif, sauf quand il s'agit d'une prise de position éthique. Il est alors intransigeant même quand il s'agit de compagnons, voire d'amis». Michel Van Schendel, rappelle Jean-Marc Piotte au sujet de son ami, croyait que les mouvements des années 60 souffraient de «l'impossibilité d'articuler la question nationale sur la question sociale».

Aussi, il semble qu'à son tour, Van Schendel ait voulu rendre hommage à ceux qui l'ont formé. Dans ce premier tome des mémoires en prose, ce sont l'amour, l'amitié et l'art qui arrivent en première place.

En même temps qu'Un temps éventuel, un recueil de poésie de Van Schendel intitulé Quand demeure paraît également à l'Hexagone. Quand demeure, glisse-t-il à la fin de l'entrevue, est un recueil qui parle du fait de demeurer étranger même après des années de séjour au Québec. Ce regard d'étranger sur la terre d'accueil, croit-il, a aussi ses avantages.

Un temps éventuel

Michel Van Schendel

L'Hexagone

Montréal, 2002, 450 pages

Quand demeure

Michel Van Schendel

L'Hexagone

Montréal, 2002, 90 pages