Jacques Poulin et la petite musique des mots

Photo Cristina Pedrazzini
Photo: Photo Cristina Pedrazzini

Revenu au pays il y a cinq ans, après avoir vécu une quinzaine d'années en France, l'auteur discret de Volkswagen Blues nous reçoit dans son «nid d'aigle» du quartier Saint-Jean-Baptiste à Québec à l'occasion de la parution de son 11e roman, La traduction est une histoire d'amour.

Au 10e étage d'un immeuble qui jure avec l'architecture des maisons basses du quartier, l'écrivain accueille le visiteur à la sortie de l'ascenseur, avant de le précéder dans un petit trois-pièces où dominent des tonalités de bleu, quelques rangées de livres sagement confinés dans des meubles bas. Et un silence qui enveloppe.

Au fond de la pièce principale, une grande porte-fenêtre ouvre sur la Basse-Ville et les Laurentides, encore couvertes de trouées blanches. «Et lorsqu'on est sur le balcon, fait tout de suite remarquer Jacques Poulin, on peut même apercevoir l'île d'Orléans.» L'île d'Orléans où il passe désormais une partie de l'année, dans un petit chalet que lui prête un ami, et qui se retrouve, presque tel quel, dans son tout dernier roman.

De l'autre côté de la tour d'habitation, en plongée diagonale, l'ancienne église anglicane St. Matthew et son petit cimetière désaffecté. En deux ou trois coups d'oeil seulement, le visiteur pourrait embrasser tout le cadre de son nouvel univers romanesque. Car il y a un cartographe scrupuleux chez Jacques Poulin. Lui qui avoue candidement être incapable d'écrire à distance sur Paris, par exemple, a ainsi toujours tenu à ne mettre dans ses livres que les lieux qu'il pouvait décrire d'après modèle — «C'est un peu idiot, non? Je ne sais pas d'où ça me vient... Peut-être que les gens ne le remarquent même pas», dit-il.

Sur sa table est posé un livre aux pages écartelées, un exemplaire de Nikolski, le remarquable premier roman de Nicolas Dickner. «Comme je viens de terminer d'écrire un livre, j'ai en ce moment un gros appétit de lecture, confie-t-il. Mais je sens que ça ne va pas durer, parce que j'ai déjà envie de commencer une autre histoire.» L'écrivain de 69 ans sent surtout que le temps file et que, s'il doit consacrer chaque fois quatre années à l'écriture d'un nouveau roman, les livres à venir risquent d'être moins nombreux que ceux qui existent déjà. «J'espère que je vais écrire jusqu'à mon dernier souffle», dit Jacques Poulin.

Histoires d'apprivoisement

Dans le cimetière de l'église St. Matthew, une jeune traductrice un peu farouche, lointaine descendante d'immigrants irlandais, fait par hasard la rencontre de Jack Waterman, l'écrivain dont elle souhaitait traduire un des livres — un roman consacré à la piste de l'Oregon. De fil en aiguille, ce dernier offre à Marine de s'installer dans un petit chalet de l'île d'Orléans et d'y commencer son travail de traduction. Là-bas, entre la vieille chatte obèse nommée Chaloupe et Monsieur Toung, premier ténor des ouaouarons qui colonisent l'étang, la jeune femme recueillera un petit chat noir.

Au fil d'une rapide enquête, de leurs échanges sur la traduction, les livres et l'écriture, Marine et le vieil écrivain remonteront ensemble jusqu'à la propriétaire du petit chat, une jeune orpheline en détresse du nom de Limoilou.

La «petite musique» est toujours présente dans ce roman. Cette tonalité indéfinissable qui n'appartient qu'aux romans de Jacques Poulin — une expression parfois appliquée à l'écrivain français Patrick Modiano, dont il est d'ailleurs brièvement question dans le roman.

Et comme c'est souvent le cas chez Jacques Poulin, La traduction est une histoire d'amour est une suite de courts chapitres aux titres évocateurs ou intrigants: «La petite fille du bout de la route», «La sorcière», «Le coeur d'Anne Hébert», «Jules Verne et le jus de citron». Un détail auquel l'auteur du Vieux Chagrin a toujours accordé une attention particulière: «Un titre, c'est un peu comme l'enseigne d'un café», explique-t-il. Quelque chose qui nous donne envie d'y entrer... et d'y passer deux ou trois heures. Comment s'arrêter de lire dans ces conditions? C'est le livre qui nous avale, de chapitre en chapitre, jusqu'au «Paradis terrestre» final.

Histoires multiples d'apprivoisement et de contraires qui s'entrecroisent, le roman déborde d'intelligence du coeur, de douceur et d'empathie. Comme toujours, dira-t-on. Le masculin y fait la rencontre du féminin — tous les deux symbolisés par l'immeuble où habite Jack Waterman et par l'île d'Orléans. Et pour confondre ceux qui croient, à tort ou à raison, que tous ses romans se ressemblent, il a pour la première fois confié la narration à un personnage féminin.

La traduction, une école de sobriété

Pour Jacques Poulin, si la traduction est une façon «d'ouvrir» un texte à d'autres lecteurs, elle est surtout une formidable école de sobriété. Traduit en anglais par Sheila Fischman, qui a aussi traduit une centaine d'oeuvres d'écrivains québécois — d'Anne Hébert à Michel Tremblay, en passant par Gaétan Soucy ou Monique Proulx —, il entretient une relation privilégiée avec sa traductrice. «On est comme des amis», précise-t-il avec toute la pudeur qui le caractérise. «Ce que j'ai décrit dans mon petit roman correspond un peu à ce qu'elle essaie de faire, constate Jacques Poulin. On dirait qu'elle se love dans ma façon d'écrire.»

Quelque part dans le récit, Marine prête au roman la définition d'un refuge: «Petite construction en haute montagne, où les alpinistes peuvent passer la nuit.» La partage-t-il? «Elle me plaît bien, cette phrase-là, dit-il. Il y a l'idée d'effort et de sport. J'ai toujours aimé le sport. Ça correspond aussi au sentiment de satisfaction et de repos qui vient toujours après un effort physique. Et quand on lit un roman tard le soir, par exemple, c'est un peu comme si le livre devenait une sorte de refuge dans lequel on passerait une partie de la nuit.»

Trouvée au hasard en feuilletant le dictionnaire, cette citation lui a ainsi permis de boucler un chapitre récalcitrant: «Écrire, on l'oublie souvent, c'est surtout une question de problèmes à régler, de ponctuation, d'adverbes. C'est du bricolage. J'ai toujours trouvé qu'écrire, en fait, ça ressemblait beaucoup à ce que mon père faisait lorsqu'il descendait dans le sous-sol pour bâtir une cabane d'oiseaux.»

Nostalgie parisienne

Lorsqu'on aborde Paris, où il a vécu et écrit durant près de quinze ans, son regard s'illumine et cet éternel insatisfait devient soudain plus volubile. Les différences lui sautent aux yeux, entre la Ville lumière et cette «grande campagne» qui l'entoure aujourd'hui, de la beauté de l'architecture à la proximité de tous les services, des cafés et des librairies. «C'est une ville pleine de merveilles... J'y serais encore si je n'en avais pas été chassé par le bruit, reconnaît-il en expliquant que d'interminables travaux dans l'appartement du dessus l'ont forcé à plier bagage. J'ai tenu le coup pendant six mois.»

Lui que des maux de dos, devenus presque légendaires, obligent désormais à écrire en partie debout (comme le faisait Hemingway, l'un de ses maîtres), il lui faut aussi réserver trois sièges lorsqu'il doit prendre l'avion. Les années de nomadisme à travers l'Amérique du Nord et l'Europe semblent à jamais loin derrière. Mais il y a l'île d'Orléans, par bonheur, et il y a la prochaine histoire à raconter.

Collaborateur du Devoir

La traduction est une histoire d'amour

Jacques Poulin

Leméac

Montréal, 2006, 134 pages