Ethnologie - Les faces de la mi-carême

Au Québec, à l'époque où le religieux était encore omniprésent, la mi-carême était célébrée un peu partout, en particulier près du fleuve. Dans l'univers très catholique des paroisses du XIXe siècle et de la première moitié du XXe, on se donnait alors le droit de jouer des tours et de transgresser l'ordre établi. Les déguisements carnavalesques servaient à mieux parvenir à ses fins.

Les mi-carêmes, comme on les appelait, portaient aussi des masques, symboles du mystère autant que reflets d'un état physique réel provoqué par le jeûne. Le masque, plus peut-être encore que le costume, servait à conspirer gaiement, tout comme on l'utilisait ailleurs, en d'autres mondes et en d'autres époques, notamment à Venise, pour mieux transgresser les règles.

Dans Pour la suite du monde, le chef-d'oeuvre cinématographique de Pierre Perrault, la mi-carême apparaît dans toute sa joie et dans toute sa beauté comme un moment fort de la vie des gens du fleuve. C'était dans les années 1960 et la fête avait pourtant déjà du plomb dans l'aile. Qu'est-ce qui subsiste de cette tradition aujourd'hui?

Dans Mi-carême, une fête québécoise à redécouvrir, Francine Saint-Laurent et le photographe Pierre Dunnigan sont partis à la recherche de ceux qui la célèbrent encore. La célébration a encore cours, malgré l'effondrement des valeurs religieuses au Québec, dans trois régions: la Côte-du-Sud, les îles de la Madeleine et la Moyenne-Côte-Nord. Francine Saint-Laurent et Pierre Dunnigan ont, en quelque sorte, retrouvé la mi-carême et témoignent des manifestations encore très vives de cette fête chez les habitants de l'Isle-aux-Grues, de Fatima et de Natashquan. Notons également que la célébration de la mi-carême se maintient aussi en Acadie, à Chéticamp et à Saint-Joseph-du-Moine.

Loin de l'Halloween

La mi-carême ne doit pas être confondue avec le Mardi gras ou l'Halloween, où le masque prédomine aussi. Fête païenne d'inspiration anglo-saxonne, l'Halloween fut d'ailleurs longtemps dénoncée par les autorités religieuses du Québec, comme elle continue d'ailleurs de l'être aujourd'hui par toute une fraction de la société française.

«La mi-carême, explique Gilles Vigneault en avant-propos du livre de Saint-Laurent et Dunnigan, n'a rien à voir avec l'imagerie morbide qui consiste à décorer sa maison de tombeaux, de fils d'araignée, de fantômes et autres évocations macabres avec la peur des morts et de leurs esprits revenant. Le seul point commun réside dans le masque et le costume.»

Au milieu du jeûne de Pâques, alors que les rigueurs de l'hiver se font toujours sentir, «la mi-carême permet de rompre la monotonie». Les origines de la fête remontent au Moyen Âge où, pour soulager les fidèles, on permettait une pause sous forme d'exutoire. La mi-carême, dans les villages visités par les auteurs, semble désormais servir de soulagement au culte du froid et de l'hiver. Les photos de Pierre Dunnigan, prises avec des temps de pose très longs ou tout simplement sans flash, donnent un aperçu vivant de ce qu'est devenu aujourd'hui cette fête traditionnelle dans certaines communautés du Québec.

Le Devoir