La bédé québécoise en orbite

Extrait des Nombrils, de  Marc Delafontaine et Maryse Dubuc, éditions Dupuis.
Photo: Extrait des Nombrils, de Marc Delafontaine et Maryse Dubuc, éditions Dupuis.

Le dessinateur Marc Delafontaine et sa conjointe scénariste Maryse Dubuc auraient toutes les raisons du monde de se «flatter le nombril» par les temps qui courent. Mais, à défaut, ils préfèrent sourire en regardant ceux de leurs trois créatures, Vicky, Jenny et Karine, en couleur et sur le papier glacé d'une bande dessinée fraîchement sortie au Québec, que ces artistes de Lennoxville tiennent en main aujourd'hui sans trop y croire.

Et pour cause. Justement intitulé Les Nombrils, ce récit délicieusement méchant de trois adolescentes — deux superficielles malveillantes et une bonne poire — a en effet tout pour surprendre. Par l'humour grinçant et cruel qu'il dégage, par le fait qu'il est édité chez Dupuis, prestigieuse maison d'édition belge, mais aussi par sa contribution à un phénomène étonnant dans le monde de l'édition d'ici: désormais, près de la moitié des bédéistes québécois dans les ligues majeures vivent ici tout en faisant éditer le fruit de leur travail... en Europe.

«La bédé est en train de réussir ce que les romanciers essayent ou rêvent de faire depuis des années, résume Sylvain Lemay, qui enseigne la bande dessinée à l'Université du Québec en Outaouais. Cette tendance prouve d'ailleurs que, si le 9e art ne s'est pas développé ici, ce n'est pas faute de talent, mais bien d'occasions pour publier. Les moyens de communication permettent aujourd'hui aux auteurs d'ici de travailler pour des maisons établies en France ou en Belgique»... et visiblement, ils ne se gênent pas pour le faire.

Avec Les Nombrils, Delaf et Dubuc — ce sont leurs noms d'artistes — viennent donc étoffer les rangs d'un club d'élite composé désormais d'une vingtaine d'auteurs québécois qui font rayonner leur art ici comme ailleurs dans la francophonie grâce aux maisons d'édition européennes, Dupuis en Belgique, Soleil, Vent d'Ouest et Delcourt en France, ou encore Paquet en Suisse, où les plumes du Québec visiblement séduisent.

En parallèle, les deux grosses maisons d'édition du Québec, La Pastèque et Les 400 Coups (avec ses collections «Mécanique générale» et «Zone convective»), éditent bon an mal an les albums d'une autre vingtaine d'artistes dont l'exode virtuel dans les vieux pays n'est peut-être plus qu'une question de temps.

Guerre de bulles et sang neuf

C'est que les conditions sont gagnantes de l'autre côté de l'Atlantique. «Dans le domaine de la bande dessinée, il y a actuellement une féroce compétition entre les maisons d'édition européennes», résume Frédéric Gauthier, des Éditions la Pastèque, une jeune maison montréalaise qui a le vent dans les voiles et dont les titres sont distribués en France. «Cela amène les éditeurs à multiplier le nombre d'albums mis sur le marché chaque année, mais aussi à créer de nouvelles séries.» Séries qui appellent forcément du sang neuf pour prendre forme.

Ainsi, si entre 1970 et 2000 le nombre de bédéistes québécois édités en Europe se comptait en effet sur les doigts d'une main — Cédric Loth et Pierre Montour avec Atlantic City (Les Humanoïdes associés), Réal Godbout et Pierre Fournier avec leur Red Ketchup (Dargaud) et Julie Doucet avec son Ciboire de Criss (L'Association) —, le portait est aujourd'hui fort différent.

«En moins de cinq ans, et depuis l'arrivée de Guy Delisle à l'association [avec deux titres majeurs: Shenzhen et Pyongyang] en 2000, tout semble avoir déboulé, dit Sylvain Lemay. C'est à partir de ce moment-là que les auteurs du Québec ont vraiment commencé à percer.»

La liste est bien sûr loin d'être exhaustive. Elle comprend entre autres Thierry Labrosse, dont l'agréable héroïne Moréa vient de décliner une quatrième aventure aux Éditions Soleil, Voro avec son Tard dans la nuit (Vent d'Ouest) — le troisième opus s'en vient —, François Miville-Deschênes avec sa série Millénaire (Humanoïdes associés), Michel Falardeau et son Mertownville (Paquet), ou encore Niko Henrichon, qui lui aussi, comme Delaf et Dubuc, se prépare à faire son entrée chez Dupuis, la maison des Schtroumpfs, de Boule et Bill et de Gaston Lagaff, avec Unleash.

Notoriété et salaire

Avec la sortie chaque année d'environ 2000 à 3000 titres en bande dessinée, le pouvoir d'attraction de l'Europe sur les auteurs du Québec est bien sûr facile à comprendre — en comparaison, l'an dernier, le milieu de l'édition québécoise a lancé... une trentaine d'albums. Mais au-delà de la notoriété induite par une entrée par la grande porte dans l'écurie Dupuis ou par la multiplication du visage de son héroïne sur des albums dans les supermarchés français, belges ou suisses et dans les innombrables librairies spécialisées, c'est surtout la sécurité financière, généralement au bout du contrat, qui guide la grande traversée.

«Ç'a changé notre vie, dit Marc Delafontaine, qui en moins d'un an à peine a fait passer ses détestables ados (et la bonne poire) des pages du magazine humoristique Safarir, où elles ont vu le jour en 2004, à celles de Dupuis pour une série à durée indéterminée et en prime l'honneur de publier ses planches dans le célèbre magazine pour bédéphiles Spirou. «Au Québec, c'est impossible de vivre de la bande dessinée. Avec un contrat comme celui-là, nous ne sommes plus obligés de faire des contrats alimentaires pour nous en sortir.»

C'est que Dupuis, «fasciné par le côté anglo-saxon» des Nombrils, ajoute-t-il, a mis la gomme pour assurer le succès de cet «humour chien» dans un marché en quête de nouveaux clients. En plus de Spirou, le premier tome a été tiré à 31 000 exemplaires initialement, auxquels 5000 autres se sont récemment ajoutés pour répondre à la «demande des librairies», ajoute l'auteur. Des libraires visiblement séduits, eux, par «l'effet pitoune» qui stimule les ventes de la bédé populaire, un milieu plutôt mâle, depuis des lunes, et qui permet aux deux Sherbrookois de travailler depuis deux semaines à temps presque plein sur le deuxième opus de cette série.

«Le marché du Québec ne pourra jamais offrir de telles conditions, résume Yves Millet, de la librairie Fichtre! à Montréal. C'est une question de taille. Ici, nous sommes six millions; en France, ils sont 60 millions. Avec des ventes de 3000 exemplaires, un éditeur européen peut survivre. Ici, on en vend 300 et on se plante.»

Pis, avec 40 000 exemplaires vendus à ce jour de la série Paul (La Pastèque), Michel Rabagliati, l'auteur québécois le plus populaire de l'heure derrière ce succès de librairie, n'arrive, lui, toujours pas à vivre de son art, avoue son éditeur Frédéric Gauthier. «Mais il risque d'être le premier à pouvoir le faire.»

Effet domino

Le bon alignement des planètes au-dessus de l'univers de la bédé québécoise pourrait d'ailleurs précipiter les choses. «Le marché progresse ici, poursuit-il, le lectorat est en construction, la bédé fait de plus en plus parler d'elle» et les nombreux succès des bédéistes d'ici en Europe, qui n'y sont pas étrangers, viennent finalement «rejaillir sur tout le monde».

«Un créateur reconnu à l'étranger donne toujours de la notoriété à son milieu», dit Yves Millet. «Ça donne aussi beaucoup d'espoir aux étudiants, ajoute Sylvain Lemay. Et même s'il est difficile d'évaluer les retombées de ce phénomène, c'est sûr qu'il va y en avoir.»

Augmentation du nombre d'amateurs de bédé au Québec, multiplication des maisons d'édition et des titres, développement des marchés internationaux, tous les rêves sont effectivement permis à l'heure où l'art du récit en case fabriqué au Québec a autant la cote en Europe. Avec dans le cas de Delaf et Dubuc un slogan accrocheur: «La vie est cruelle. Et puis après?» «Mais même si la bédé se porte de mieux en mieux ici, dit Marc Delafontaine, il y a encore un bon bout de chemin à faire» avant d'avoir une industrie capable de transformer les phylactères en argent sonnant.

Comme disent les auteurs — poussés par leurs éditeurs — à la page 64, pour stimuler les ventes et faire, parfois, rager le lecteur: «À suivre... »