Littérature française - Alexandre Dumas, dramaturge

Les Éditions Stanké publient ces jours-ci l’édition critique d’une pièce de théâtre en cinq actes, Les Voleurs d’or, qu’aurait écrite Alexandre Dumas père et dont la première a eu lieu à Paris le 28 mai 1864.

L’intrigue se déroule en Australie, où Dumas n’a jamais mis les pieds, et met en scène des mineurs et des pillards venus chercher fortune dans l’aride colonie anglaise du XIXe siècle. Les Voleurs d’or est d’abord un roman, publié en 1857 par la comtesse Céleste de Chabrillan.

L’auteure aurait elle-même tenté d’adapter son oeuvre pour la scène, mais, devant son échec, aurait eu recours au talent de son grand ami Alexandre Dumas, qui avait déjà publié une critique favorable du roman. Dumas n’a jamais signé l’adaptation théâtrale, mais il y aurait passablement laissé sa marque, selon le spécialiste Réginald Hamel, professeur retraité de l’Université de Montréal et auteur, avec Pierrette Méthé, du Dictionnaire Dumas. C’est M. Hamel qui a découvert en 2002, dans le fonds d’archives de la Bibliothèque nationale de France consacré à Céleste Mogador, le manuscrit de la pièce écrite de la main de Dumas.

L’exégète a alors comparé le texte de la pièce au roman de la comtesse, puis aux pièces de Dumas, pour finalement analyser les styles littéraires des deux auteurs. Selon lui, «on reconnaît à chaque phrase, dans chaque scène, dans chaque acte la manière dumassienne de découper un texte en prose et d’en faire un texte théâtral».

Chose certaine, ce ne sont pas les amateurs de théâtre qui se réjouiront de la parution des Voleurs d’or, mais bien les dumassiens, collectionneurs invétérés qui, 136 ans après la mor t du maître, rêvent toujours de la découverte d’un nouvel inédit. Le dernier en liste était signé Claude Schopp, biographe et spécialiste d’Alexandre Dumas, qui faisait paraître en juin 2005 sous forme de roman un feuilleton oublié: Le Chevalier de Saint- Hermine.

Le théâtre dans l’oeuvre de Dumas

Bien qu’il ait marqué la littérature par ses feuilletons devenus romans (Les Trois Mousquetaires, Le Comte de Monte-Cristo, La Reine Margot, etc.), c’est c o m m e d r a m a t u r g e qu’Alexandre Dumas père a commencé sa carrière. Sa pièce Henri III et sa cour, présentée au Théâtre-Français (l’actuelle Comédie-Française) le 11 février 1829, a marqué le vrai début du mouvement romantique français, un an avant la première d’Hernani de Victor Hugo et de la bataille du même nom, le 25 février 1830.

De son oeuvre théâtrale, on retiendra sur tout deux pièces abordant des sujets contemporains de l’auteur: Kean (1836), réécrite par Jean-Paul Sartre plus d’un siècle plus tard (1953), et Antony (1831), chef-d’oeuvre du mélodrame romantique, qu’on espère toujours voir monté sur une scène québécoise, un de ces jours.

Cependant, le théâtre historique de Dumas a mal vieilli. Les sujets abordés ont depuis été mieux traités par d’autres et quand on voit le nom de Dumas père sur une affiche de théâtre, c’est habituellement pour l’adaptation récente d’un de ses célèbres romans plutôt que pour les transpositions qu’il en fit lui-même.

La Tour de Nesle

Au XIXe siècle, les adaptations théâtrales étaient courantes (comme les adaptations cinématographiques aujourd’hui) et souvent éphémères. Les Voleurs d’or n’est pas la seule pièce que Dumas ait sauvée. En 1832, un directeur de théâtre lui demande de réécrire la pièce d’un certain Frédéric Gaillardet, La Tour de Nesle, portant sur le célèbre adultère des brus de Philippe IV en 1314. Dumas accepte de faire le travail mais refuse de signer la pièce. Tout le monde reconnaît sa griffe et Gaillardet, insulté, lui intente un procès, qu’il perd, puis le provoque en duel. Dumas gagnera ce duel, mais épargnera son adversaire.

Il est trop simple d’af firmer que Dumas a eu des «nègres» et qu’il n’a pu écrire lui-même les 650 oeuvres qu’il a signées. Dumas a vécu de sa plume, a été à la tête d’une PME de l’écriture, avec des recherchistes et des collaborateurs. En plus de son oeuvre et d’adaptations, il a fait des traductions (Ivanhoé, Robin des bois, Hamlet, etc.), a été conférencier, a dirigé des journaux, des théâtres, a été responsable des fouilles de Pompéi à la demande de Garibaldi, et quoi encore!

Au-delà de l’intrigue, somme toute assez mince, des Voleurs d’or, c’est donc les rebondissements de la vie de Dumas luimême et les échos qu’on peut en avoir aujourd’hui qui fascinent et qui expliquent l’intérêt de cette nouvelle parution.

La comtesse de Chabrillan

Bien que moins connue, la vie de Céleste Mogador pourrait elle aussi inspirer les biographes et les romanciers: née de père inconnu, elle sera battue par le nouveau mari de sa mère, que celle-ci fera emprisonner et qui les poursuivra après sa libération. Par la suite, le nouvel amant de sa mère tentera à plusieurs reprises de la violer, d’où sa fuite de la maison familiale à l’âge de 11 ans. Arrêtée pour vagabondage, elle sera à son tour emprisonnée puis deviendra prostituée à l’âge de 16 ans. Elle aura notamment comme client Alfred de Musset, dont elle gardera un mauvais souvenir. Attirée par la scène, elle deviendra danseuse et créera le célèbre quadrille qui deviendra le French cancan. Elle accédera par la suite au statut de courtisane, deviendra comédienne puis épousera le comte Lionel de Chabrillan, qu’elle suivra en Australie en 1854, où elle rencontrera entre autres Lola Montès. Céleste Mogador, devenu comtesse de Chabrillan, commencera alors à écrire et deviendra romancière, dramaturge et mémorialiste. Elle quittera l’Australie en 1856, deux ans avant la mort de son mari. Elle se liera aux Dumas, père et fils, puis à Georges Bizet, achètera un théâtre en 1862 et fera faillite.

Par la suite, elle s’engagera politiquement, fondant sous un pseudonyme la société des Soeurs de France pour venir en aide aux blessés durant la guerre contre la Prusse, puis créera un orphelinat. Elle mourra à l’âge de 85 ans, le 18 février 1909 (il y a exactement 97 ans), avec, à son chevet, les photos des deux hommes les plus marquants de sa vie: son mari Lionel de Chabrillan et l’auteur Alexandre Dumas père, mort 39 ans plus tôt.

Collaboratrice du Devoir