Entretien - Des chiffres et des lettres

Indice de l'économisme triomphant, le chiffre a aujourd'hui meilleur presse que la lettre. À en croire notre époque, le monde se résume en statistiques, et sa bonne marche, en budget équilibré. Les chiffres «parlent d'eux-mêmes», entend-on souvent. Ils cristallisent ainsi des réalités aussi impalpables que la volonté de l'électorat, la bonne ou mauvaise santé d'une société. S'ils n'ont pas tout faux, ils ne détiennent pas non plus toute la vérité.

«Un chiffre, surtout statistique, c'est toujours le résultat d'une intention, d'une méthodologie de calcul, de recherche d'information», rappelle Stéphane Batigne, qui vient de faire paraître Les (autres) meilleurs pays du monde - 50 palmarès mondiaux où le Canada n'est pas (toujours) le premier, chez Québec Amérique. L'auteur y met à l'épreuve ces statistiques qu'on érige trop souvent en dogme, en prenant soin de les élargir à l'échelle de la planète et de les mettre en perspective dans un texte, le tout avec lucidité et une bonne dose d'humour.

Selon les chiffres les plus récents, on apprend notamment que le Canada compte le plus grand nombre de McDonald's au monde après les États-Unis et de joueurs ayant frayé dans la LNH en 2003-04, qu'il est le plus important cultivateur d'OGM après son voisin américain et l'Argentine, et qu'il recule au 71e rang quant à la présence féminine au Parlement. S'il fait bonne figure en matière de développement humain, il faut savoir que l'indice de développement humain ne mesure pas tant la qualité de vie que le degré de développement socioéconomique de chaque pays et qu'il ne tient pas compte des inégalités socioéconomiques qui y sévissent.

Au détour, l'auteur révèle que le système d'éducation de la Norvège est considéré comme l'un des meilleurs au monde et conclut que les États-Unis «souffrent d'obésité territoriale» puisque la CIA, qui déclare

257 000 kilomètres carrés de plus en superficie en 2005 qu'en 1996, ne peut être accusée de manipuler les données d'un autre sujet que la guerre en Irak. Pendant qu'on se targue, en Occident, de vivre en moyenne jusqu'à 80 ans, certains pays d'Afrique ont vu régresser leur espérance de vie de 56 à 33 ans dans le dernier quart de siècle.

Rédacteur en chef d'encyclopédies chez Québec Amérique, Stéphane Batigne reconnaît avoir un faible pour les recherches minutieuses et l'écriture transparente. «J'aime apprendre des choses et les transmettre en les vulgarisant. J'aime bien l'idée que l'information peut être acquise par tous pour autant qu'elle soit présentée d'une manière accessible.» Il est aussi auteur de nouvelles, d'essais et de chroniques.

Palmarès olympiques

C'est en constatant à regret l'usage courant et spectaculaire que les médias font des statistiques que l'idée de ce petit livre lui est d'abord venue. «On imprime un chiffre très gros, souvent en couleurs, et ensuite il y a quelques petites lignes pour les expliquer. Je trouve ça parfois tendancieux ou même malhonnête parce que c'est une façon de dire qu'un chiffre en soi peut dire quelque chose, que c'est objectif. Alors que c'est tout à fait le contraire.»

Bien conscient de l'attrait qu'exerce cette illusion de savoir condensé en un petit symbole numérique, il a décidé de combattre le mal par le mal, récupérant lui aussi l'idée des chiffres du jour mis en vedette pour chaque sujet abordé dans son livre. Son projet a véritablement démarré pendant les Jeux olympiques d'Athènes en 2004, période où l'on brandit le nombre de médailles comme des drapeaux. C'est pour étancher cette soif viscérale de se comparer entre nations — avec l'espoir peut-être qu'on se concentre dorénavant sur la beauté des performances aux JO — qu'il a décidé de retenir les statistiques comparant les pays.

«Tout ce que j'entendais, c'étaient des considérations sur le nombre de médailles; on se comparait à l'Australie qui avait deux fois moins d'habitants et trois fois plus de médailles. Comme si les JO c'était un moment dans le temps où on pouvait se comparer comme pays, alors qu'en d'autres moments ça semble un peu chauvin.»

Comme son sous-titre l'annonce, l'ouvrage réunit 50 palmarès sur des sujets tantôt graves, tantôt légers, à propos desquels le Canada ne fait pas toujours figure de «plus meilleur pays du monde», comme l'a un jour affirmé l'ancien premier ministre Jean Chrétien. La déclaration, qu'il a trouvée «un peu naïve et ridicule», rejoignait le lieu commun qu'il dénonçait. Il s'en est donc servi pour intituler et introduire son livre.

Le bouquin est divisé en trois parties, truffées de références sportives: «Le Canada dans les ligues majeures», «Le Canada dans les ligues mineures» et «Le Canada dans les ligues de garage». Les statistiques (l'auteur n'a retenu que celles incluant tous les pays) concernent tantôt l'espérance de vie, la pollution atmosphérique, tantôt la consommation de bière, le sida, la fécondité ou le nombre de... chameaux (!), rappelant au passage que le mode de vie occidental sert souvent de référence en matière de statistique.

«Parfois, ce sont des sujets où il vaut mieux être le meilleur; d'autres fois, il vaut mieux ne pas être le meilleur, comme pour le sida. Je voulais mettre des sujets incontournables et d'autres anecdotiques, comme les chameaux, pour rendre ça moins lourd, moins didactique, pour dire que, finalement, on peut aussi s'amuser avec ça. C'est un livre pour apprendre, mais pour s'amuser aussi.»

Le Canada sauve-t-il l'honneur pour ce qui est de la fréquence des relations sexuelles de ses citoyens? Bof, il tient une frileuse 20e position, tout juste au-dessus de la moyenne mondiale de deux bottes hebdomadaires. Les plus gourmands? Les Français... pas si «beaux-parleurs, petits faiseurs» que ça, les cousins!