La petite chronique - Contre l'obésité

Il est étrange qu'on ne s'étonne pas que les gens qui lisent peu achètent en général des romans qui n'en finissent plus. Ils doivent avoir l'impression d'en avoir pour leur argent. Diantre! 29,99 $ pour un livre de 600 pages, la belle affaire!

Il ne viendrait certes pas à l'esprit de ces lecteurs distraits de prendre connaissance d'une petite étude intitulée La Forme brève, qui présente une anthologie intelligemment commentée de quatre classiques de la littérature française du XVIIe siècle: La Rochefoucauld, Pascal, La Fontaine, La Bruyère.

Olivier Leplâtre, agrégé de lettres modernes et maître de conférences à l'université Jean-Moulin à Lyon, écrit sans pédanterie. Il nous dit, par exemple, que le classicisme «remplace le plaisir de la complexité et de l'abondance, auquel s'étaient librement adonnés les baroques, par un souci de simplicité et de concentration des effets».

Suivent des pages extraites de l'oeuvre des auteurs cités plus haut. Si tout n'est pas de la plus belle eau, les maximes, les aphorismes ayant eux aussi leurs limites, le lecteur s'aperçoit que «sa lecture se calque sur le modèle d'une conversation à bâtons rompus où les choses humaines sont passées en revue sans que l'écrivain, procédant par touches, s'appesantisse jamais durablement».

Que cet ouvrage soit destiné aux élèves des lycées de France ne doit pas nous empêcher de trouver à sa consultation un plaisir certain. Ceux qui ont vingt ans, à qui on n'a jamais parlé de ces auteurs, et leurs aînés, qui au cours dit classique de leur époque ont été ennuyés par une approche bêtement académique des mêmes moralistes, auront des surprises. La Rochefoucauld: «Il y a des gens si remplis d'eux-mêmes que, lorsqu'ils sont amoureux, ils trouvent moyen d'être occupés de leur passion sans l'être de la personne qu'ils aiment.» Et Pascal: «Le sommeil est l'image de la mort, dites-vous; et moi je dis qu'il est plutôt l'image de la vie.»

Si l'accent est mis sur la période classique, l'auteur apporte au passage des éclairages venus d'écrivains autres, allant jusqu'à des contemporains: Georges Perros, Maurice Blanchet, René Char, en passant par Alphonse Allais, Chamfort, Vauvenargues.

Bref, tout tend dans cette anthologie commentée à diriger le lecteur vers une appréciation juste du mot sans laquelle la lecture n'est qu'une évasion sans conséquences. Si la littérature n'est pas un art, si elle n'est que bavardage ou vulgaire véhicule des idées, elle ne vaut rien.

Quand je songe au côté irremplaçable de la littérature, me vient en mémoire cette phrase tirée de Point de lendemain de Vivant Denon: «Tout était éclairé, tout annonçait la joie, excepté la figure du maître, qui était rétive à l'exprimer.» Que ne donnerait-on pas pour atteindre à cette concision, à cette luminosité?

«On ne guérit pas on retarde», écrit Georges Perros dans Papiers collés. Et Alphonse Allais: «L'homme est imparfait, amis ce n'est pas étonnant si l'on songe à l'époque où il fut créé.» Des citations que l'on trouve dans cet ouvrage dont l'auteur dit que «ceux qui n'ont rien à dire parlent beaucoup». Il en est souvent de même lorsqu'ils se mettent à écrire. Probablement.

Collaborateur du Devoir