Poésie québécoise - Langueur du temps qui passe

Nelligan le suggérait déjà: «Enfermons-nous mélancoliques / dans le frisson tiède des chambres.» C'est à cette évocation que nous convie Élise Turcotte avec son Piano mélancolique, qu'elle écrit, entre autres, dans la tranquillité d'une chambre profonde où elle parle à un «tu» innommé mais aimé, devant qui elle se retrouve «nue comme un poème écrit». Cette poésie est en mineur, murmurée presque pour ne pas désespérer, car «[cette] chambre s'éloigne / comme un vaste dépotoir de mots. / La guérison ne vient pas.» La peine accablée du monde dévasté, la volonté de sauver ce qu'il reste à sauver, quand la peine immédiate submerge l'âme, portent ce recueil troublant, accumulant les petits riens, les descriptions du lieu minuscule où on cherche à survivre. Voici un recueil dans lequel la poète trace la voix d'une passion rentrée, mais garante du souffle, «car le coeur tourne à gauche, / implacable. / Mesure à trois temps: le coeur / signe sa façon de bouger». Il est bien connu que «nous avons de petites âmes / tordues», et c'est bien peu pour continuer à écouter les notes improbables de la passion. Le piano joue en sourdine, mais il suffit qu'il joue, semble dire la poète, pour que soient encore un peu alarmés nos sens, notre envie d'aimer.

Et ailleurs

Il faut sortir de là, aller dans le monde et sonder quelque tendresse désertée, illusion au fil du paysage. Il n'y a rien à craindre, car «le mot le plus pauvre attend ton retour. / Mort plusieurs fois / et revenu à la vie». Voilà le sens ultime de ce recueil que d'envisager la précarité des choses avec une lucidité presque tendre. Cette poésie aide à vivre malgré l'insondable désespoir qui nous tiendrait le coeur à l'étroit s'il fallait qu'on ne sache transcender la perte et la barbarie. Quand enfin on aura le courage de mettre le nez dehors, quand on saura se soustraire à l'engourdissement, «il faudra faire comme si / le monde recommençait. / Il faudra visiter les lieux, / égrener les chapelets d'os, / poser la main sur les murs / de pierres froides». Même si «l'humanité s'en est allée», il suffira de deux êtres en marche vers la certitude d'un quelconque amour pour que s'accomplisse le destin.

Le père

Élise Turcotte écrit ce recueil en vers libres, mais dans la partie intitulée «Mon père avec un avion», elle nous offre ses textes les plus surprenants, en une vaste prose qui emporte l'adhésion. Elle réussit là à rapatrier ses souvenirs et à les incarner. «Tout tourne autour de quelques mots qu['elle] organise comme une sorte de reliquaire. [...] Des lambeaux de paroles restent accrochés» à ce paysage qui s'y déploie. «La poésie est ce qui demeure sur la terre», dit-elle encore, et cette seule certitude prolonge le plaisir du voyage, celui-là qui s'accomplit dans le temps. La mort du père reste irrémédiable, à l'origine de cette quête pour la survie. La poète sait très bien d'où lui vient la force de confronter la fatalité: «Tout me ramène à la pièce aux outils. Dans mon rêve, j'y installe le piano disparu. Piano mélancolique qui a donné à mon enfance son regard doux et inquiet. Je vois mon père pianoter. Je l'entoure de mes bras pour l'embrasser une dernière fois sur la joue. Je le sauve de cette mort insensée pour lui offrir un voyage à sa mesure.» Toute tendresse offerte, il faut perdurer pour que les notes du poème parviennent à dépasser les contraintes des morts, subies comme des catastrophes. Les mots sauvent de tout.

Collaborateur du Devoir