Qui vive? Pierre Péju y répond.

Comment parler de la souffrance héritée des horreurs de la guerre? Conçoit-on ce qu'a engendré le nazisme en Allemagne et ce qu'il en résulte encore, soixante ans après la fin du conflit? Pierre Péju est catégorique: on peut être à la fois bourreau et victime. À voir les entailles mal cicatrisées dans l'identité de certains êtres, il faut remonter jusqu'aux exactions d'où tout découle. Force est de le constater: ceux qui bafouèrent les principes éthiques fondamentaux ont appliqué le fer de la honte sur ceux qui les ont côtoyés. Rien ne saurait l'effacer.

C'est à cette question grave de la transmission, d'une complexité inouïe, que se rapporte Le Rire de l'ogre. Péju, philosophe, est un spécialiste du romantisme allemand; il a bâti une oeuvre d'une grande humanité, publiée principalement chez Gallimard et chez José Corti. Qu'on se souvienne de ses écrits sur la psyché des enfants et sur la paternité, La Petite Chartreuse et Naissances.

Du côté allemand

Péju aime se confronter aux tabous: les conséquences de la criminalité perverse et odieuse des nazis en sont un. Parler d'un héritage provoque de vives réactions. Comme certains écrivains et cinéastes allemands, polonais ou français, il s'y attaque courageusement: «Monuments de neige. Commémoration vaine. Souvenirs mort-nés. Et la mémoire comme une vapeur passagère qui se dissipe. La recherche anxieuse et minutieuse de ce qui fut s'achève face à un mur infranchissable couvert de graffitis obscènes. L'énigme est une illusion triste. L'activité créatrice, l'élaboration des formes et des images une occupation comme une autre, vite étouffée sous les couches de feutre d'une paix toujours factice.» Le travail du romancier consiste à dépasser la commémoration ou la référence. Il pénètre la psyché.

Raconter la souffrance historique crée des résonances. Les témoins renoncent à se protéger. Cela permet à la génération suivante de libérer à son tour une charge indicible. Le roman naît de la symbolisation. Il met au jour une partie de la douleur transmise, décrispe le réel et défait des noeuds obscurs qui empêchaient la vie de circuler.

C'est là la supériorité du roman sur toute autre forme descriptive. Blocages, obsessions et structures répétitives infernales, on y saisit l'influence que la «mousse noire» de l'horreur continue de faire proliférer dans chaque destin singulier.

Anamnèse

Péju a choisi de croiser deux destins. Il crée un Français et une Allemande, nés en 1947, qui se rencontrent lors d'un jumelage scolaire, dans une petite ville en Allemagne, ici Kehlstein au Tyrol. Elle est la fille d'un médecin au service des nazis et lui a pour père un résistant et pour oncle un profiteur de guerre et un collaborateur. Leur attirance irrationnelle les amène à traverser les orages et les éclaircies du désir. Malgré les années de liberté, leur identité troublée rend l'amour impossible et lui donne un goût de mort.

Péju raconte très bien. Son écriture allie délicatesse, lucidité et précision. Coeurs sensibles, prémunissez-vous d'un antidote à l'horreur, car la scène où de tout jeunes enfants sont passés aux armes à feu au bord de fosses communes est difficile à soutenir. Cela se passait durant la guerre, au coeur de la forêt du Tyrol, pays des ogres, des contes et légendes où disparaissent les enfants.

L'ouvrage est remarquable. Péju révèle peu à peu, à travers les actes des personnages, le réseau inconscient de mémoire issue de ces exécutions atroces. Le père de Clara, médecin impuissant d'une chaîne assassine, dont l'ultime crochet est un commando SS ukrainien, facteur des basses oeuvres de la Werhmarcht, couvrit cette «logique» de l'irresponsabilité dans la guerre. Clara hérite d'un savoir qui grève sa vie.

Devenue une photographe de guerre renommée, l'inlassable Clara traque la peur, l'égarement, l'inhumanité déréglée dans le monde contemporain. Elle va droit à l'effroi du traumatisme, jusqu'à sa propre mort. Elle succombe sans résister ni ignorer l'ampleur de sa tâche. Tant de guerres sur la planète, tant de gens pour les mener! Faire apparaître le réel est une entreprise colossale. Quant au narrateur, devenu sculpteur, il relaie de ses oeuvres de tels moments de gloire et de failles.

Chasse à l'homme

Le Rire de l'ogre est un de ces ouvrages, rares, dont la lecture ne laisse pas indemne. L'esprit nomade des contes s'y actualise. La question de l'humain, aujourd'hui, est la seule qui importe vraiment. Qu'il s'agisse de sculpture ou de photographie, les sensations, pensées, élans physiologiques s'y rapportant métaphorisent l'effort du vivant à exister dans la vérité humaine.

Et si toute oeuvre d'art se retournait vers le sphinx, pour mettre en question la réponse trop vite admise? Ce monstre énigmatique, est-ce l'homme, ou cet humain, est-ce un monstre? Derrière chaque visage se tapit la néantisation. «Avec le temps, c'est un peu comme si rien n'avait eu lieu. Les jeux, les contes, les moments simples et lumineux.» Les lueurs vacillent et s'amenuisent.

Pourtant, Péju fait jaillir une source de jouvence. Son oeuvre combat l'amnésie dans laquelle, épuisés, les simples mortels qui voulaient se faire héros finissent par s'abandonner. Le livre, lui, dispose sa matière dure comme une roche taillée. La lumière coule, abondante, généreuse. Aux enfants du sculpteur, une femme charismatique dispense l'amour que d'autres n'auront pas. Mais l'ogre affamé court toujours.

Collaboratrice du Devoir