Sport: maudite drogue!

Je ne veux pas gâcher votre plaisir à l'aube de ces Jeux olympiques que, comme plusieurs d'entre vous, je regarderai avec intérêt. Tout de même, ne nous racontons pas d'histoire: les beaux athlètes que nous y verrons à l'oeuvre ne seront pas tous, loin de là, blancs comme neige. Pour quelques maladroits qui se feront prendre la main dans le sac à pilules, on en comptera des centaines d'autres qui ne devront qu'à leurs manoeuvres leur réputation sans tache. C'est ça, aujourd'hui, le sport de haute compétition: un univers gangrené par le dopage dans lequel même les participants honnêtes sont soupçonnés de tricherie par la faute des défoncés.

Les candides qui refusent ce triste constat, ou qui préfèrent n'en rien savoir, devraient lire l'instructif et accablant Dope Story - Dix ans de dopage-réalité du journaliste radio-canadien Robert Frosi. Ils y découvriront un pot aux roses inquiétant qu'ils n'ont pas le droit d'ignorer.

Le problème, rappelle d'abord Frosi, n'est pas nouveau. De tout temps, les sportifs ont cherché à améliorer leurs performances à l'aide d'expédients douteux. En 1924, au Tour de France, les frères Pellissier avouent au journaliste Albert Londres que la cocaïne et les pilules sont indispensables à la réussite de l'épreuve. En 1948, aux Jeux olympiques de Londres, le grand Zatopek termine son 10 km «dans un tel état d'excitation qu'il jette une chaise en direction des officiels avant d'aller se réfugier dans les vestiaires». Amphétamines? On se contentera du soupçon. En RDA, plus d'un millier d'athlètes, victimes du dopage systématique de l'État, paieront de maladies graves leurs bons résultats sportifs.

Nous savons donc, aujourd'hui, que le dopage sportif n'est pas le fait de quelques tricheurs isolés et qu'il peut engendrer des ravages. En tire-t-on leçon? Les entretiens réalisés par Frosi pour mener à bien son enquête nous laissent clairement entendre que ce n'est pas le cas.

Le cycliste français Philippe Gaumont, auteur de l'excellent Prisonnier du dopage, affirme que «se doper fait partie du métier» et que «95 % des coureurs sont dopés». Selon lui, on peut consommer de l'EPO, un produit oxygénateur, sans se faire prendre: «Avec l'EPO, on arrête trois jours avant, on n'est pas positif.» Un constat qui met à mal, disons, la fragile argumentation défensive d'une Geneviève Jeanson. Dans des aveux troublants qui illustrent l'attitude schizophrénique de plusieurs sportifs dopés, Gaumont se dit heureux de s'être fait arrêter, tout en avouant que, s'il avait à refaire le même parcours, il le referait de la même façon! Pis encore, il dit n'en avoir rien à foutre qu'un sportif se dope ou pas s'il donne un bon spectacle.

Le soigneur Willy Voet, membre du personnel de l'équipe Festina mise en accusation pour dopage à l'été 1998, avoue lui aussi qu'il en avait assez de toute cette folie. Il déclare: «En Formule 1, on met le vainqueur sur le podium avec l'ingénieur. Donc, pourquoi on ne mettrait pas le gagnant du Tour de France avec le docteur à côté?» Pas sûr que Lance Armstrong apprécierait...

Champion de France en cross-country et spécialiste du 3000 m steeple, Stéphane Desaulty, suspendu en 2003 pour consommation d'EPO, refuse, pour sa part, le fatalisme irresponsable d'un Philippe Gaumont. Affirmant que la première maladie dont souffrent les sportifs de haut niveau est le narcissisme, il ajoute: «La première chose qu'un sportif doit faire, c'est se convaincre qu'il doit être humainement et éducativement responsable.» Contrairement à certains de ses semblables, il dit clairement que, si c'était à refaire, les choses se passeraient autrement.

Fatalisme ou volontarisme?

Mais serait-ce vraiment possible, sans faire une croix sur le sport d'élite? On peut, en effet, en douter, dans l'état actuel des choses. Dès lors, si on aime le sport et les sportifs, deux positions sont possibles: la position qu'on qualifiera de fataliste, qui dit que le dopage est là pour rester parce qu'il s'inscrit dans la logique même du sport de compétition, et la position morale et volontariste, qui refuse cette fuite en avant au nom des vertus du sport.

Les partisans du fatalisme sont de plus en plus nombreux. Pierre Foglia, par exemple, commentant l'affaire Jeanson, écrivait récemment: «Et l'eussé-je soupçonnée de prendre de l'EPO que cela ne m'eût pas fait un pli. Je vous l'ai déjà dit, je n'ai pas de posture morale devant la dope.» Dans Dope Story, le chercheur Jean-Paul Escande, spécialiste du sida et du dopage sportif, suggère d'abandonner la lutte telle qu'elle se mène actuellement: «Ah moi, je ne suis pas contre, si demain on me dit que la lutte contre le dopage est supprimée, si la notion même de dopage est supprimée, mais que l'on fait un suivi médical extraordinairement précis des athlètes, avec des études épidémiologiques.» Oui au dopage, donc, mais avec le doc sur le podium. Frosi lui-même, d'ailleurs, pour en finir avec l'hypocrisie, semble abonder en ce sens: «Cessons donc cette confusion des genres et redonnons une définition au sport du XXIe siècle. De même que les performances du monde des arts ne sont pas soumises à de quelconques contrôles de dopage, celles du sport, devenu usine à spectacle, devraient subir le même traitement.»

La faiblesse d'une telle position tient à ce qu'elle oublie que les vertus du sport ne sont pas les mêmes que les vertus de l'art. Dans le meilleur entretien de cet ouvrage, le docteur Jean-Pierre de Mondenard rappelle quelques vérités à cet égard. «Le sport de compétition, écrit-il, n'a jamais été bon pour la santé» et le dopage, même avec un suivi médical, empire gravement la situation. On peut, malgré tout, reconnaître la grandeur du geste sportif de haut niveau dans la mesure où on admet que «c'est la lutte des hommes qui est importante dans le sport». Or, ajoute-t-il, cette lutte sportive perd toutes ses vertus humaines si elle se laisse envahir par la logique instrumentale du dopage: «Oui, à ce moment-là, si on libéralise le dopage, ça revient à libéraliser les moyens de locomotion dans les marathons et donc on peut faire le marathon en motocyclette. Je veux dire ça n'a aucun intérêt. Moi, le sport comme ça, ça ne m'intéresse plus en tant que sportif. Et en tant que médecin non plus. En tant que sportif, ça ne m'intéresse pas de concourir contre des gens artificiellement préparés. Il n'y a aucune satisfaction à participer à ce genre d'histoire.»

La morale, dans cette histoire, vise à sauvegarder l'humanité du sport, c'est-à-dire précisément ce qui fait sa grandeur. S'en passer est une position intenable.

louiscornellier@parroinfo.net