Parcours d'un franc-tireur dans le siècle: Eric Hobsbawm

Cette magistrale autobiographie du célèbre historien marxiste Eric Hobsbawm nous plonge au coeur du siècle passé, qu'il a analysé dans le quatrième tome de sa brillante synthèse, traduite en une trentaine de langues. Elle est un peu «le revers» de son histoire de L'Âge des extrêmes: le court 20e siècle. Ce «franc-tireur» se livre ici à coeur ouvert, mêlant ses analyses politiques à ses souvenirs personnels de son milieu familial — son père qu'il a peu connu, sa mère juive non pratiquante, qui a exercé sur lui une grande influence morale —, sa formation, son rapport à la politique et à sa judaïté, sa vie militante et professionnelle.

Il raconte d'abord ses souvenirs d'enfance dans la Vienne rouge, ville multinationale où vivent pauvrement ses parents anglo-autrichiens. Après les décès successifs de son père en 1929 et deux ans plus tard de sa mère, il va vivre avec sa soeur chez son oncle et sa tante à Berlin. On retrouve l'adolescent déraciné, la description minutieuse des écoles qu'il fréquente, le climat d'antisémitisme. Il a 15 ans lorsque Hitler arrive au pouvoir en 1933. Il nous trace un remarquable tableau de Berlin avant son départ forcé en Angleterre, sans que cela crée chez lui, dira-t-il, une détresse particulière. Il nous explique de l'intérieur ce qui a transformé l'écolier berlinois en communiste pour la vie.

Il obtient une bourse d'étude à Cambridge, se plonge dans la lecture et n'adhère formellement au Parti communiste britannique qu'en 1933. Il a de très belles pages sur ses camarades de combat. Ses descriptions de la vie universitaire à Cambridge foisonnent de détails qui rendent la lecture passionnante. On ne fit pas appel à ses talents pendant la guerre à cause de ses origines allemandes: «J'ai eu, dira-t-il, une guerre vide, ce sont les années les moins satisfaisantes de ma vie.» En 1945, il inaugure sa carrière de professeur à Birbeck College, rattaché à l'Université de Londres, où il enseignera jusqu'à sa retraite le soir aux étudiants adultes. Pendant la guerre froide, on lui refusa plusieurs postes de professeur en histoire économique jusqu'à ce qu'il devienne célèbre en 1959 à la suite de ses publications qui le font connaître dans le monde. Il raconte ses déceptions face aux défections de ses amis communistes, ses difficultés à faire éditer son premier livre et le climat de dépolitisation qui tranche avec les années d'avant-guerre. Il devient un des fondateurs du groupe d'historiens marxistes du PCB et de la revue Past and Present. Il raconte son voyage en URSS en 1954 et l'impact de la crise du mouvement communiste après les révélations de 1956, qui l'amène à prendre ses distances du parti prosoviétique et à se concentrer sur son métier d'historien.

Il relate sa vie professionnelle, ses échanges avec les autres historiens modernisateurs de la revue des Annales. Il sera professeur invité dans toutes les grandes universités du monde, dont la New School of Social Research de New York, le MIT, Cornell, l'École des hautes études de Paris, le Collège de France. Il a tenté de créer une «nouvelle gauche» avec Perry Anderson. La New Left Review devint le plus important périodique de la nouvelle génération engagée. À la fin des années cinquante, avec sa deuxième épouse, il s'installe dans les montagnes galloises où il mène une vie de bohème; il milite alors dans le mouvement antinucléaire avec Bertrand Russel. Puis c'est le début d'une série de voyages qui amène ce polyglotte à donner des conférences dans plus de 30 pays. Ses derniers chapitres racontent ses voyages en France, en Amérique latine, en Italie et aux États-Unis. Anecdotes, réflexions sur le métier d'historien et méditations historiques s'entrecroisent avec virtuosité. Il se révèle aussi à travers ses multiples rencontres avec des intellectuels engagés et dirigeants politiques. Il avoue ne pas trop comprendre l'extrême gauche révolutionnaire et les luttes de guérilla. Il insiste sur ce qui a vraiment, à son avis, transformé le monde occidental: la révolution culturelle des années 1960 et 1970, qu'il trouva à la fois bienvenue et déroutante.

Immunisé contre la séduction du maoïsme, du nationalisme et du sionisme, cet internationaliste luttera contre les «chapelles révolutionnaires» qui voudront radicaliser le Parti travailliste. Parlant de certaines luttes de libération nationale violentes de l'époque avec lesquelles il était en désaccord, il fera cette remarque: «Les seules tendances de ce type qui pouvaient prétendre faire montre de réalisme étaient les séparatistes québécois, basques et irlandais.» Voilà une autobiographie passionnante d'un historien qui a contribué à façonner l'histoire et qui continue encore, à 94 ans, à combattre l'injustice.

Collaborateur du Devoir