D'amour et d'ombre

De La Rivière du loup, on retiendra avant tout la grande beauté formelle. Le roman, d'un désespoir fou et d'une sensualité dévorante, raconte l'histoire d'un amour filial sublimé et rédempteur. Ce récit d'amour poignant et singulier, empreint d'une extrême finesse psychologique et d'une grande force émotionnelle, met en scène un garçon de quinze ans déterminé et prêt à tout pour sauver ses rêves. On pense au petit personnage d'Howard Buten (Le Coeur sous le rouleau compresseur), qui transforme ses rêves en symptômes cliniques et son amour en attentat. La Rivière du loup est un roman sur la souffrance de vivre fragmentée à travers des personnages en quête d'amour, d'autant plus attachants qu'ils sont blessés.

Don Quichotte

Face de lune (désigné ainsi par son pire ennemi, un copain de classe) vit retranché avec son père dans un taudis de misère, à la campagne. L'homme vieilli et usé, malade, au cerveau fêlé et embrouillé, ne s'est pas remis du départ de sa femme. Quand elle l'a quitté, un feu d'artifice a éclaté dans sa tête, laissant ses désirs délirants et son amour fougueux en miettes. Déséquilibré, brutal, impulsif, il fend dans un moment de folie le front de son fils avec sa faux. Il oublie ce mouvement de fureur, s'étonne de voir une plaie large et béante à son front. La seule pensée d'avoir pu un jour le frapper lui est insupportable.

Une travailleuse sociale alertée par le cas de ce garçon vivant dans un état d'extrême indigence auprès d'un père diminué qui le menace de sa violence et nuit à son développement physique et mental, veut le sortir de ce taudis et le confier à sa mère. Elle voit son travail entravé par la tendresse filiale et l'attachement inconditionnel de l'adolescent pour son père désaccordé. «Ce pauvre type, tout amoché de corps et d'esprit soit-il, est mon père pour le meilleur et pour le pire [...] je l'aime et il est plus que légitime de prendre sa défense envers et contre tous.» L'amour sert de garde-fou aux tumultes de la vie de son père, de borne à sa souffrance et à sa rage d'homme révolté.

Doux et réservé, Face de lune possède un appétit de vivre insatiable. Heureux — «je suis né comblé» —, il se bute à l'incompréhension de son entourage qui trouve son bonheur suspect: «Cette aptitude étonnante de l'Homme à tout détruire autour pour après reconstruire et ne se créer somme toute que des malheurs plus grands que nature, mais pourquoi donc au juste?» Et si l'être humain était incapable de supporter tant de bonheur? s'interroge l'adolescent.

Pour protéger ses rêves, échapper à la réalité insoutenable, le garçon s'invente un monde imaginaire avec des histoires de preux chevalier. Coiffé d'une vieille chaudière rouillée, enroulé dans une couverture rouge, armé d'un bout de métal, caché derrière le couvercle cabossé d'une poubelle, il tente de convaincre la travailleuse sociale de la beauté de son royaume de liberté. Déguisé en don Quichotte, il lui raconte ses chevauchées avec sa jument Estelle sous la pleine lune.

Une étrange relation se noue entre eux. L'intelligence du fils, sa perspicacité lui permet de détecter les failles de l'intervenante. Il joue sur ses cordes sensibles, abat ses défenses et la neutralise. La protectrice se dévoile: nous découvrons une femme tourmentée doutant de tout et surtout d'elle-même, dont la vie de couple se fissure de partout et menace de s'effondrer.

Une styliste

Tout l'art et la particularité de la romancière s'affirment dans les subtils glissements qui nous font entrevoir les détresses affectives des personnages. Chaque description, chaque esquisse de personnage, chaque détail physique et psychologique est fort d'une étrange profondeur. Dans une narration à relais, polyphonique, nous faisons la connaissance de Eueee, la fille bègue dont Face de lune tombe amoureux, sa mère camée et instable, «fragile comme du verre», le copain de classe fanfaron et vantard avec sa souffrance de garçon nanti, plein de révolte et de colère sourde, la voisine troublée par le père de Face de lune, qui s'est fabriqué une carapace de froideur et de sévérité pour se protéger des autres et d'elle-même.

Andrée Laberge a-t-elle totalement inventé ces personnages? Il est difficile de décrire ce monde de souffrance avec des accents de vérité si on n'y a pas mis les pieds soi-même. Docteur en épidémiologie et chercheuse en santé publique, la romancière a travaillé plusieurs années auprès de personnes en difficulté. Son écriture minutieuse, expressive, sensuelle console de la tristesse de ces vies pleines d'inachèvement.

À charge pour le lecteur d'accompagner, de déplier, de lire dans les deux existences divergentes l'histoire d'un amour filial irrationnel. «Ce qu'on fait par amour s'accomplit toujours par-delà le bien et le mal», écrit Nietzsche. La Rivière du loup nous aide à réfléchir au sens de la vie et à l'acceptation de la différence. Saluons la splendeur des mots qui permettent d'en faire le récit. Le troisième roman d'Andrée Laberge est une oeuvre sensible, déchirante, troublante, d'une grande intensité. L'oeuvre d'une styliste qui travaille sa prose sans relâche.

Collaboratrice du Devoir