Littérature québécoise - Galaxie familiale

Du système solaire à l'existence anecdotique d'un individu: le quatrième roman de Jean-François Chassay couvre un large spectre. Le brillant auteur de L'Angle mort (Boréal, 2002) y installe un univers riche et complexe, où se juxtaposent des considérations sur la science, un regard assez décapant sur l'histoire de la Nouvelle-France, de féroces critiques de certains travers de la société contemporaine. Et une généalogie familiale complètement folle.

Charles Bodry, le narrateur du roman, est un astrophysicien qui étudie les taches solaires. La mort a décimé tôt son entourage: une soeur décédée très jeune, des parents prématurément disparus. La découverte d'une tante elle aussi fauchée à un âge tendre, dont il n'avait jamais entendu parler, l'amène à entreprendre une enquête sur son passé.

Il remonte ainsi une histoire qui est aussi celle de ceux qui l'ont précédé, de Montréal, de sa famille. À commencer par un certain Jean Beaudry, débarqué dans le Nouveau Monde en 1755, avec le rêve de devenir l'émule de son idole Pierre — Paul Riquet —, le concepteur du canal du Midi. Doué d'une faculté de prescience qui lui fournit des images de l'avenir, il est ébloui par la vision d'une voie navigable vers l'ouest, le canal de Lachine. Mais l'opiniâtre ingénieur a beau tanner tous les habitants de la Nouvelle-France avec son ambitieux projet, personne ne l'écoute.

Poussé par ses visions, Jean Beaudry quitte femme et enfants pour la Louisiane lorsque la France perd la colonie aux mains des Anglais. Harcelant cette fois encore ses concitoyens pour construire son canal à La Nouvelle-Orléans, il y fonde un second foyer. Son retour à Montréal, plusieurs années plus tard, aura des conséquences inattendues...

Son lointain descendant, Charles Bodry, découvre alors une grotesque malédiction pesant sur la lignée familiale. Une loi du talion qui, appliquée de génération en génération, fait que l'histoire hoquette de manière totalement absurde chez les Beaudry. Et comme tous ces bras vengeurs et victimes expiatoires se nomment pareillement Jean Beaudry, on a droit à de délirantes débauches d'homonymes dans la même phrase. Ionesco n'est pas très loin...

Racontant en parallèle son propre récit personnel — «pour qu'on puisse sentir mon ombre à côté, dans les autres chapitres, ceux qui constituent l'histoire qui conduit à moi» —, le narrateur reconstitue ici une longue histoire bâtie à l'origine sur un mythe mensonger, et truffée de secrets. Un récit qui ne peut être que partiel, sujet à l'interprétation. «Mais le passé ne peut être la vérité. [...] Face au passé, la nature n'existe plus: ne reste que le récit qu'on peut en faire, une nébuleuse d'histoires et de rêves évanouis, un amas de fragments émouvants qui deviennent trop fréquemment insignifiants lorsqu'on cherche à en dresser l'image exacte, complète. Reste moi qui raconte, et comment raconter honnêtement sans être témoin?»

Les planètes servent de métaphore au récit, donnant d'ailleurs leurs noms aux différents chapitres. La savante construction du roman déconcerte un peu et peut paraître décousue au premier abord, en raison de nombreuses digressions. Amoureux des chiffres et de la science, ennemi de la bêtise nouvel-âgeuse, le narrateur n'y ménage pas les réjouissantes — le plaisir d'écrire est probant — piques. Il se livre notamment à une charge contre l'aversion que manifeste notre époque envers la raison. Et à un véritable éloge de la haine. «Évidemment je déteste le Québec, profondément, de tout mon être. Un individu sensé ne peut que détester le lieu qui l'a engendré et le maintient cloué au sol quand le ciel n'en peut plus de l'appeler. [...] La haine de son pays est l'attitude la plus saine que puisse vivre un individu, la preuve même de son existence.»

Pourtant, on n'échappe pas à l'orbite familial. Roman sur la filiation, Les Taches solaires démontre, jusqu'à l'absurde, comment nous sommes connectés les uns aux autres, et que c'est à travers les autres que notre existence a du sens. «Sans le passé, on n'est rien», affirme Charles Bodry. Petit Galilée rappelant que nous ne sommes pas le centre de l'univers, il replace son histoire personnelle dans une continuité, une lignée. À l'encontre du moi hypertrophié de notre époque narcissique, il évoque toute cette galaxie de morts, d'ancêtres, qui constitue un être humain, le situe dans le temps et dans l'univers.

«Il faut apprendre à sortir de soi, à s'aliéner complètement pour parvenir à comprendre tout ce que l'on représente. Nous sommes, chacun d'entre nous, un immense réseau de récits, nous participons à des masses d'événements historiques, nous explosons sans cesse au coeur d'une formidable narration qui refuse de s'éteindre [...].»

Il y a là quelque chose de rassurant. N'est-ce pas, après tout, notre seul rempart contre la mort?

Collaboratrice du Devoir