Littérature québécoise - Louis Hamelin, prédateur malgré lui

Chemise à carreaux et «falle à l'air» par un froid de février, il semble, à quelques heures d'un lancement qui l'énerve un peu, avoir tout son temps pour discuter, de son premier recueil de nouvelles, de bons et de mauvais livres, de critique littéraire, de maturité, d'espaces horizontaux et d'Amérindiens déracinés.

En 1989, il connaissait la consécration immédiate avec un premier roman percutant et verbomoteur, La Rage, encensé de tous côtés. De Cowboy à Betsi Larousse (XYZ, 1992 et 1994) en passant par Le Soleil des gouffres (Boréal, 1996), le rythme des publications s'est depuis considérablement ralenti. Neuf livres et 17 ans plus tard, à 46 ans, fraîchement descendu de l'Abitibi où il habite depuis quelques années, Louis Hamelin nous donne de ses nouvelles. Sauvages, ce sont dix nouvelles, dix histoires courtes lentement roulées entre ses paumes. Des mots précis qui creusent sous les silences à la façon de Carver ou de Hemingway. Peut-être son livre le plus personnel.

Parti en Abitibi il y a cinq ans pour voir s'il s'y trouvait, il prévoit aujourd'hui regagner lentement la «civilisation». «Je ne me suis peut-être pas trouvé là-bas, dira-t-il un peu à la blague, mais j'ai trouvé quelqu'un qui me ressemblait pas mal.» Chose certaine, Louis Hamelin semble y avoir fait la rencontre de son double littéraire, Samuel Nihilo, sorte de cousin germain du Sal Paradise de Kerouac, un alter ego qui offre à cet écrivain humble et timide le confort d'un masque derrière lequel les lecteurs pourront quand même le reconnaître. Plusieurs des nouvelles de Sauvages font d'ailleurs la part belle à ce «voleur de vie».

Un poète du nord de l'Ontario perdu dans le quartier Centre-Sud (Bonjour l'air), des histoires d'Indiens (Wabush et Le monde de Jacob), des amours qui se font et se défont (My, Mattawa ou l'homme qui était mort, Cycle). Quelques errances perchées «à 600 kilomètres et quelques poussières d'or au nord-ouest de Montréal», au bord du lac Kaganoma — l'ancien nom algonquin du lac Vaudray, où Louis Hamelin a passé ces dernières années. Une suite de rendez-vous manqués, d'absences, de fuites. Et un retour aux sources en forme d'adieux anticipés (Regarde comme il faut). Les sauvages de Louis Hamelin habitent tous un peu en bordure du monde, insaisissables et nostalgiques.

Fin de l'innocence

À propos de la dernière nouvelle, intitulée Regarde comme il faut, ouvertement autobiographique et surtout très touchante, où un fils revient donner un coup de main à ses parents pour fermer le chalet familial: «Je tenais à terminer avec cette histoire-là, confie l'écrivain, parce que les autres histoires parlent à peu près toutes de minifuites, de routes et d'errance, de personnages toujours un peu déroutés ou déstabilisés. Ce retour au lieu de la naissance, j'y tenais. Parce qu'il y a toujours, il me semble, un lieu à partir duquel on écrit, on parle, on s'exprime. Je ne crois pas vraiment au déracinement.» Pour rappeler aussi que l'on est toujours, même à quarante ans, l'enfant de ses parents. Et que nos parents, un jour, peut-être bientôt, ne seront plus là.

La littérature, c'est aussi à ses yeux la possibilité de se réinventer, de vaincre le temps, de dépasser sa propre biologie. A-t-il l'impression, à travers ces dix nouvelles, de s'être lui-même réinventé? «Je me suis certainement regardé avec plus de lucidité que d'habitude, reconnaît-il. Depuis mes derniers romans, surtout depuis Le Joueur de flûte, j'ai un peu quitté la glorieuse arrogance de ma jeunesse, celle de La Rage, par exemple. Et cette réinvention, elle a forcément aussi passé par le choix de la forme courte. Mais la plupart de ces histoires-là auraient aussi pu donner un roman de 120 pages, j'en suis convaincu.» Télescopage, descriptions minimales des lieux et des personnages: la nouvelle relève aussi d'un rapport différent à la langue, et le choix de la nouvelle, avoue-t-il, l'a aussi libéré de certaines contraintes liées au roman. Ce qui ne l'empêche pas d'avoir plusieurs projets romanesques en chantier.

Et contrairement aux premiers livres, «qui poussent plus pour sortir», il a l'impression que son oeuvre devient avec le temps plus réflexive, «moins innocente» et plus critique. Plus mature? «Ça ressemble à ça», concède-t-il en riant.

Peut-être que l'exercice soutenu de la critique littéraire a aussi contribué à cette perte d'innocence de l'écrivain? Chroniqueur au cahier Livres du Devoir depuis 1999, particulièrement attentif à la production littéraire américaine et canadienne-anglaise, Louis Hamelin avoue qu'au fil des années, ces rendez-vous réguliers ont surtout fait de lui un meilleur lecteur. «Je dirais même que c'est presque devenu pour moi, aujourd'hui, plus important de lire que d'écrire des oeuvres de fiction. J'aime beaucoup ce rôle de premier lecteur, de passeur, et je crois que, dans la situation actuelle de la littérature, il faut produire davantage de bons lecteurs. Parce qu'un livre n'existe pas s'il n'est pas lu.» Une façon d'être engagé: «Nous avons besoin des écrivains pour redonner leur vrai poids aux mots.»

Et en fait de poids des mots, Louis Hamelin a plus que jamais le doigté d'un orfèvre. Chacune des nouvelles de Sauvages y est portée par une écriture visuelle et un adjectif qui épingle: précis, évocateur, sans merci. Un regard de poète, capable de donner à une débusqueuse, perdue entre un ciel bleu et quelques touffes d'épinettes rabougries, la silhouette d'un insecte prenant son envol.

La triste vengeance de l'écrivain

Quelque part entre le don et le vol de grands chemins, la littérature reste avant tout pour lui une façon d'appréhender le monde. Wabush, l'histoire d'un «Survenant» amérindien recueilli par une famille de Ville Jacques-Cartier, en est un bon exemple, puisqu'elle lui a été littéralement «donnée» par un homme rencontré dans un bar il y a quelques années. «J'avais trouvé ce geste très touchant, raconte-t-il, et ça dit à mon sens quelque chose de vrai sur la littérature, où il y a toujours, côte à côte, cette idée de don et de prédation.»

«Est-ce que la littérature permet de s'immiscer dans la vie des autres?», se demande Louis Hamelin. Poser la question de cette façon, en publiant ces histoires-là, inventées, glanées ou impudiques, c'est sans doute du même coup y répondre. «Idéalement, l'écrivain doit être capable de se faire invisible. Parce que pour décrire, il faut se retirer. Et je peux me rendre compte aujourd'hui qu'il existe un trait commun à plusieurs de mes livres: l'effacement du héros. Être embusqué, selon moi, c'est la position idéale du narrateur.» Et donc de l'écrivain.

«C'est une sorte de paradoxe, poursuit Louis Hamelin, une importante question de choix à faire. Je me souviens que, lorsque j'étudiais à l'UQAM, j'avais un colocataire qui voulait lui aussi écrire. Mais il était tellement immergé dans les amours, les amitiés, la vie, qu'il était incapable de le faire. Il n'avait pas de recul... Alors que pour écrire il faut être forcément un peu déphasé, en désaccord par rapport à la réalité. Au sens musical du terme.» D'où, peut-être, sa fascination de toujours pour les êtres ou les personnages de bavards et d'extravertis qui donnent l'impression de vivre en symbiose parfaite avec leur milieu, qui habitent constamment leurs sensations, leurs perceptions, leur vie. «Quelqu'un qui est comme ça n'a pas besoin d'écrire, j'en suis convaincu, dit-il. Je pense qu'il est impossible d'écrire sans nostalgie. Et avec les années, je comprends exactement pourquoi je suis devenu écrivain.»

«Pour moi, le romancier est celui qui donne une cohérence à sa vie, mais qui le fait un peu toujours en décalage, en retard par rapport à son destin.» Quelque chose, en somme, comme la triste vengeance de l'écrivain, avec qui tout finit dans un livre. À sa façon.

Et Louis Hamelin est un écrivain capable de refaire son monde. Un écrivain capable, en deux ou trois coups de cuillère à pot, de faire entrer tout un univers dans une bouteille. Avec tous ses silences, ses failles et ses malaises, sa générosité et sa cruauté, l'air immense du Nord-Ouest, un mégot de cigarette qui se consume entre deux doigts. Du grand art.

Collaborateur du Devoir
1 commentaire
  • Émilie Coutu - Inscrite 19 février 2006 14 h 09

    Louis Hamelin

    J'ai lue ce receuil de nouvelles dès que j'ai sue qu'il était disponible «librairie» soit 2 jours plus tard.

    Si j'ai trouvées que les textes qui furent écrits par lui peu de temps avant, dans Le Devoir quelque peu moindre valeur, on le pardonne aisément et ce, à ses périodes rallongées d'absentéisme dans ce même quotidien.

    Je «ferais tout» pour participer à une table ronde en sa compagnie.
    Après ses romans, ce receuil de nouvelles, il ne cesse de m'épater tant avec le soin qu'il porte à sa plume de l'univers lequel, il veut nous y faire pénétrer, que par sa discrétion concernant ses parutions en public.

    On croirait un André Ducharme, mais en plus «voyant». Je fais naturellement allusion à ses chroniques étant publiées à l'intérieurs de Le Devoir, et de même à d'autres publications, telles dans la revue Le Combat.

    C'est un des écrivaints qui à mon avis est un les plus importants par sa richesse littéraire que le Québec, puisse en être fier! et ce, rien de moins.