L'entrevue - Sienne de vie

Frédéric Mitterrand a réussi le tour de force de faire scandale avec une vraie oeuvre littéraire sensible. Avec pudeur et style, il livre l'histoire de sa drôle de vie. En entrevue au Devoir, encore ému et toujours sincère, il nomme finalement ces stars fantômes qui traversent Mauvaise vie et poursuit la confidence.

D'abord, il y a le nom. Celui du président français dont on vient tout juste de célébrer la mémoire. Mais de cet oncle, Frédéric Mitterrand parle peu, ou avec pudeur et respect. Ensuite, il y a l'image de l'homme des médias. Monsieur cinéma de la télévision française interrogeant Audrey Hepburn ou Catherine Deneuve au Festival de Cannes.

Sa voix, sa diction et parfois même son exubérance lui ont valu de fameuses imitations. Réalisateur, producteur, écrivain et dernièrement éphémère directeur des programmes à TV5, il a occupé l'espace médiatique français des vingt dernières années. On le dit mondain, précieux et même distant. Il est disponible, drôle et plein d'esprit, mais timide et parfois trop bien élevé peut-être, comme peuvent l'être ces enfants de bonne famille à l'éducation stricte et bourgeoise.

Et voilà que le gentil garçon de 58 ans décide de publier des bribes de vie. Encore les confessions d'une vedette qui s'épanche sur son terrible univers doré? Encore un étalage de bonnes relations où le bottin du Tout-Paris cinématographique et politique côtoie la jet-set internationale?

Rien de tout cela. Plutôt une autobiographie en creux, les confidences d'un homme sensible, peut-être trop, qui se penche sur sa Mauvaise vie (Éditions Robert Laffont). «Ce sont les moments sombres d'une vie qui, dans le fond, n'est pas vraiment conforme aux canons du politiquement correct», explique celui qui a pris avec sincérité le risque de parler, sans fard, des plaisirs charnels avec des hommes payés. Certains médias français n'ont évoqué que ce «coming-out» d'une vedette à l'image lisse, «du bon garçon gentil et poli», comme il se qualifie lui-même, et qui raconte, sans détour, ses escapades sexuelles en Asie.

Il peut tout de même se réjouir du soutien des lecteurs, qui ont longtemps hissé le livre en tête des meilleures ventes. Ces derniers ont pris ses confidences pour ce qu'elles sont vraiment: la sincérité d'un homme au coeur d'une véritable oeuvre littéraire. Comme il l'avoue lui-même, «il y a des sentiments, mais pas de trafic de sentiments; c'est pas marketing, alors qu'aujourd'hui tout le monde trafique».

Des ombres fantomatiques

Au-delà des apparences, donc, il y a la vérité d'un homme au seuil de la vieillesse qui jette, plein d'un tranquille courage, un regard froid sur sa vie, sur le temps qui passe, sur les hommes. Il ne voulait pas qu'on puisse «attraper le livre par autre chose que ce qu'il est: un livre sur les sentiments». Alors, les célébrités ne sont que des ombres fantomatiques. Une rare fois, son oncle est évoqué, uniquement par son prénom et sans s'y attarder.

Bourvil et Michèle Morgan figurent en bonne place parce qu'ils ont plus que compté pour Frédéric Mitterrand. Avec l'un, il a développé une réelle amitié, et la comédienne aux yeux d'éclair lui a offert sa première expérience cinématographique. Un souvenir inoubliable, un sentiment toujours fort.

Sans qu'il la nomme, il y a aussi la présence sporadique et forte d'une comédienne distante, à la beauté froide. Admiration mêlée de timidité. Frédéric Mitterrand cherche le dialogue, mais redoute ce qu'elle réserve aux importuns: «Glace et cinglements, et parfois un rude cocktail des deux.» Jamais elle ne répondra à ses signes ni à sa lettre.

Lors de notre rencontre, il accepte enfin, un sourire au coin des lèvres, de la nommer. Comme on l'avait deviné au fil des pages, derrière ce portrait ciselé se cache Catherine Deneuve. «Une personne inouïe qui aime le cinéma et qui, contrairement à nombre d'actrices, ne tient pas des propos amers sur le métier.»

Le livre est à peine en librairie que Deneuve le reçoit en cadeau de tous ses amis. Elle ne l'ouvre pas et propose à Mitterrand d'être celui qui l'interrogera pour sa leçon de cinéma à Cannes. Impressionné, il accepte, mais lui demande de lire son récit. «Peut-être que vous ne voudrez plus faire ce projet par la suite», lui dit-il alors. Bien plus tard, elle l'a finalement lu et a avoué: «Si je l'avais fait avant, je ne vous aurais jamais demandé pour Cannes, car ça m'a profondément touchée.»

Ils n'en ont plus jamais reparlé. «C'est quelqu'un d'amusant, de profond, d'hypersensible, affirme Mitterrand. C'est pour cela qu'elle donne l'impression d'être froide; pour autant, je ne retire rien des choses pas très aimables que j'ai écrites sur elle, mais au fond, on voit bien que je l'aime beaucoup.»

Ils se sont finalement trouvés et apprivoisés. Lors de sa récente escapade montréalaise, Mitterrand devait lui rapporter des cigarettes qu'on ne trouve qu'en Amérique du Nord.

La haine de soi

On le croyait choyé. Pourtant, il ne s'est jamais véritablement aimé. «Pendant des années, toutes les occasions qui pouvaient entraîner une certaine satisfaction et joie de vivre, je faisais en sorte qu'elles me soient refusées parce que, profondément, il y avait une part de moi que je haïssais», confie-t-il avec émotion, les yeux perdus dans le ciel de Montréal comme pour voir plus loin et s'évader. «La haine de soi comme j'ai pu la vivre pendant de longues années existe toujours, mais c'est un sentiment beaucoup mieux maîtrisé», reconnaît Frédéric Mitterrand.

Cette impression d'être toujours un peu en marge, en retrait, pas vraiment dans la vie et pourtant donnant avec énergie l'impression d'en profiter... Ils sont nombreux à s'être reconnus dans ces mots de Mitterrand. Il n'est pas question d'homophobie, mais plus d'un sentiment intime, toujours présent.

L'écriture raconte, elle ne libère pas. «Maintenant que j'ai écrit ce livre, ça ne va pas mieux et je n'aspire d'ailleurs pas du tout à me sentir mieux; je n'ai aucune envie de sérénité; je préfère à la tranquillité une vie un peu intense et passionnée, même si elle est pénible.» Il se confie, ému et entier.

Mais soudain, il s'amuse à imaginer qu'il aurait pu écrire sa biographie «comme les écrivains américains, "unauthorized biography", avec tous les détails comme si c'était une personne extérieure!» Alors là, les journaux à potins auraient pu crier au scandale et à l'immoralité!

Que Frédéric Mitterrand parle de son homosexualité, passe encore. Mais les prostitués des boulevards parisiens ou des bordels de la Thaïlande, ça, ça réveille la fausse pudibonderie des bonnes âmes médiatiques.

«Il y a souvent cette confusion entre homosexualité et pédophilie; sous prétexte qu'on va dans des endroits comme ça, ça veut dire qu'on est pédophile», s'insurge-t-il. Ces questions sournoises, il les a vues venir dans les médias, souvent même d'homosexuels très choqués par son livre, «comme s'ils avaient peur que tout cela les affaiblisse socialement dans cette normalité acquise». Peu importe, cette communauté gaie, il ne l'aime pas vraiment et la renvoie à ses contradictions, tout en étant «totalement solidaire des drames individuels».

Dans cette société prospère et confortable qu'est la nôtre, Frédéric Mitterrand juge que «les gais feraient mieux d'aller manifester à l'ambassade d'Iran, qui fait lapider des gamins de 16 ans parce qu'ils sont homosexuels, plutôt que d'être obsédés par le mariage gai». Revendiquer l'un sans exiger l'autre lui semble incohérent.

Un grand appartement dans les beaux quartiers de Paris, une vie de lecture et de travail, un goût assumé d'épicurien... S'il a tous les oripeaux du grand bourgeois, Frédéric Mitterrand revendique aussi «une certaine singularité homosexuelle qui est une chance d'avoir un regard un peu plus aigu sur la société, car vouloir absolument être dans la norme sans se poser de questions, c'est dommage».

Pas de leçons, donc, à recevoir de ces homosexuels bien pensants, il fait fi des viles critiques. Seules les réactions de ses enfants et de sa mère comptaient. Les premiers sont allés jusqu'à distribuer l'ouvrage autour d'eux. Quant à sa mère âgée, «elle a eu le temps, depuis 58 ans, d'imaginer l'étrange personnage qu'était son fils; donc, au fond, ça n'a pas changé grand-chose», confesse-t-il tendrement. Son fils est devenu un vieil enfant. Longtemps en retrait, un peu exclu, mais qui aujourd'hui regarde mieux et pourrait presque être heureux.

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