La musique des mots

Tomson Highway sait donner des ailes aux mots. Dans ses écrits et ses paroles, il a l'art de leur rendre leur liberté, les délestant peu à peu de leur gravité et les élevant dans l'air frais de la poésie, pour les laisser se gorger d'humour, de dérision ou d'exagérations fantasques.

«Je suis en train d'écrire mon deuxième roman, dit-il d'abord sur le ton le plus sérieux du monde, en entrevue téléphonique donnée au Devoir depuis le sud de la France. Le roman le plus remarquable que j'aie jamais écrit, un roman qui va sûrement changer le monde.» Et il éclate d'un grand rire contagieux. «Je suis très optimiste, comme vous voyez.»

Ce roman en devenir, dont il ne veut pas parler davantage par superstition, suivra Kiss of the Fur Queen (Doubleday, 1998), devenu best-seller au Canada et paru en français en 2004 (Champion et Ooneemeetoo, Prise de Parole).

Élevé dans la tradition de l'oralité, l'écrivain autochtone, révéré dans le reste du Canada tandis que son oeuvre commence tout juste à faire écho jusqu'ici, a de quoi voguer avec aisance sur ce registre d'émotions et de tons aussi divers, franchissant les genres sans craindre les tempêtes de drapeau.

«Je suis incapable d'écrire seulement une comédie ou seulement une tragédie à cause de ma culture, confie l'auteur. Les deux sont toujours ensemble dans ma tête, dans mon coeur, sur scène et dans mes romans.»

Le parcours atypique de cet artiste aux multiples talents explique sans doute aussi cette absence de frontières. Si on connaît d'abord le dramaturge, et depuis peu le romancier, il faut savoir que la carrière de Tomson Highway a démarré en musique. «J'ai commencé comme pianiste classique. J'ai eu des professeurs remarquables. À 21 ans, j'étais prêt pour une carrière professionnelle, pas internationale, mais pour une petite carrière nationale respectueuse.»

Il s'est mis à composer des oeuvres musicales pour son frère, danseur au Toronto Dance Theatre, qui faisait ses premiers pas comme chorégraphe. «J'ai écrit de la musique pour lui, j'ai ajouté des paroles, des paroles, des paroles, de la poésie, et à un moment donné je me suis rendu compte que j'avais en fait écrit toute une pièce...»

Personne n'osant mettre en scène les pièces d'un musicien, il s'est alors attelé à les produire lui-même de A à Z, de la création du texte et de la musique à la publicité. Le roman a fait son chemin à travers tout cela, devenant plus pressant quand son frère est mort, il y a 16 ans, emporté par le sida.

Ses pièces intitulées The Rez Sisters et Dry Lips Oughta Move to Kapuskasing ont toutes deux raflé le prix Dora Mavor Moore. En 1994, il a été nommé membre de l'Ordre du Canada, devenant le premier auteur autochtone à recevoir cet honneur.

«L'avantage de persister comme ça, c'est qu'à 40 ans je pouvais faire tout: écrire un scénario, composer de la musique, l'interpréter...»

Des cabarets et des hommes

Ainsi est né l'homme orchestre qui ouvrira la cinquième édition du festival Voix d'Amériques, dont il est l'invité d'honneur. On ne s'étonnera donc pas de le voir dans un spectacle de style cabaret, endossant sur scène son rôle de pianiste. «Le piano ne peut pas me quitter parce que c'est une partie de mon âme. Je ne peux pas exister sans la musique.» Une chanteuse et un saxophoniste donneront corps avec lui à ses textes et à ses compositions. La production a déjà voyagé dans plusieurs villes d'Europe et du Canada.

«On va commencer avec six chansons tirées d'un spectacle que j'ai écrit il y a quatre ans pour une actrice», décrit-il, sorte de cabaret one woman show. De Patricia (Patty, pour les intimes) Cano, comédienne et chanteuse de Sudbury qui assiste depuis quelques années le directeur musical de la célèbre troupe d'Ariane Mnouchkine, le Théâtre du Soleil, le musicien-mélomane dit qu'elle a la voix magnifique d'un oiseau inconnu.

Le saxophoniste est-européen Ulrich Kempendorff s'ajoutera au tandem pour livrer une dizaine d'autres pièces composées pour un spectacle musical il y a une douzaine d'années. Le lendemain, le pianiste à la personnalité aussi flamboyante que l'homosexualité bien assumée se joindra au cabaret Jolis Garçons, réunissant sur scène divers artistes (dont Jean-Paul Daoust, Marcel Pomerlo et Martin Faucher) livrant à leur manière des textes de poésie de leur cru.

Le francophile

De drapeau, Tomson Highway n'en porte aucun puisque sa culture, annihilée par des siècles d'assimilation, a cédé la place à un amour débordant pour celle des autres. Ne parlant que le cri sous la tente familiale, le jeune Tomson apprend d'abord l'anglais, qu'il maîtrise à 18 ans. Mais déjà le français de son Manitoba d'origine le hante et le charme.

«C'est une culture que j'admire. C'était la seule langue qu'on entendait dans les classes et les corridors de l'école paroissiale où je suis allé. L'accent franco-manitobain est le plus élégant du Canada. C'est très doux, pas du tout comme les Franco-Ontariens.»

S'il est parti vivre les six mois d'hiver en France, c'est d'abord pour perfectionner son français.

«Comme écrivain canadien, je sentais profondément que la langue française était essentielle pour moi, comme la langue anglaise l'a été à un certain point de ma vie.» Mais il a aussi pris cette difficile décision de quitter périodiquement son pays pour des raisons de santé. La vie contre-nature de la ville l'a rendu malade. «À 45 ans, j'ai développé des problèmes de sommeil. Je dormais trois ou quatre heures par nuit. Je voulais déménager quelque part au bord de la mer...»

Contrairement au réflexe naturel de tout écrivain francophile, c'est donc loin de la coûteuse et turbulente Paris qu'il a choisi de s'établir, loin aussi de «la neige, douce et pure», dont il parle pourtant avec tant de respect dans son premier roman.

«Je suis né dans la forêt, la campagne, au coeur de la nature, rappelle-t-il, alors que sa vie d'adulte canadien s'est conjuguée à la ville et à la gadoue hivernale, qui a bien peu à voir avec l'hiver. «Le seul son avec lequel j'ai grandi était celui des vagues sur le lac, du vent dans les arbres. À ce moment-ci, je regarde les vagues de la Méditerranée... murmurer votre nom.» Et il éclate encore de son rire enchanteur...

Le Devoir