Roman québécois - Merci la vie

Son nouveau roman est une série de variations sur le même thème («le même t'aime», corrigerait Gainsbourg): le couple, les enfants, la maison, des coups de dents contre l'individualisme forcené de notre société postmoderne et l'effritement de la famille. Des instantanés de bonheur domestique, une compilation de petits moments d'éternité comme en connaissent tous les parents. Le récit d'une rédemption toute personnelle en forme de «défense et illustration» de la famille québécoise.

Potence Machine puis Risible et noir (1996 et 1997, Triptyque) nous avaient révélé un ton, une voix forte, un écrivain. L'année suivante, en 1998, Marie-Hélène au mois de mars, récit autobiographique d'une tentative de suicide et d'un séjour en institution psychiatrique sur fond de peine d'amour inconsolable, le propulsait au rang de personnage médiatique — mélange de grand sincère et de «kid Kodak». En 1999, après avoir été débauché par les éphémères éditions de L'Effet pourpre (disparues en août 2005 après six ans d'activité), il publiait ses Lettres à mademoiselle Brochu. Pour une éthique urbaine, un recueil de textes disparates et provocants accueilli plutôt tièdement par la critique, stigmatisait déjà l'individualisme et le désarroi amoureux. Depuis, c'était le silence radio.

Après des études en psychologie, en littérature et en théologie pastorale à l'Université de Montréal ainsi qu'à l'Université de Sherbrooke, il a été, on s'en souviendra, coanimateur d'une émission littéraire à la télévision de Radio-Canada (Jamais sans mon livre). Né en 1971 à Montréal, Maxime-Olivier Moutier est aujourd'hui psychanalyste, intervenant dans un centre de crise de Montréal et... père de trois enfants.

Renouveau conjugal

Quatre ans plus tard, donc, avec Les Trois Modes de conservation des viandes (un titre sans signification «apparente», pirouette sémantique un brin racoleuse), Maxime-Olivier Moutier renoue avec l'écriture. Et il le fait avec un accent légèrement «pounesque», pourrait-on dire avec ironie («J'aime ma femme, ma femme m'aime»), loin du lamento existentiel et amoureux des premières oeuvres. Et nous sommes pourtant en territoire connu. D'abord en raison de ce style auquel Moutier a su depuis le début habituer ses lecteurs: direct, tranché, un peu répétitif et bien conscient de ses effets. Une écriture encore traversée d'éclats de poésie urbaine, capable de faire entendre sa version des choses et toujours habile à provoquer.

Le narrateur de Maxime-Olivier Moutier y alterne entre ses souvenirs d'adolescent fugueur ou suicidaire et la description de son quotidien de fonctionnaire, d'amoureux et de père de «famille nombreuse» — aujourd'hui, avouons-le, avoir deux enfants relève déjà de l'exploit. Entre des parents tous les deux nés en France, une mère coiffeuse («Techniquement, écrit-il, elle est folle»), un père «un brin bohème et déplogué», peintre du dimanche sans ambition, et un grand frère délinquant, danseur nu cocaïnomane, le personnage central de ce «nouveau» Moutier baigne dans la conscience parfaite de sa propre rédemption. Après des années de mal de vivre et d'inconfort amoureux, la vie semble lui sourire de toutes ses dents.

Roman «patchwork» plutôt décousu — à porter au compte de ses faiblesses —, Les Trois Modes de conservation des viandes prend aussi la forme d'une touchante tentative d'arrêter le temps, de nommer et de mettre le doigt sur le bonheur et la beauté, «tout cela qui nous tire chaque jour de la dépression». Car le temps passe. «Nous avons été», écrit-il, pour prendre la mesure de cette course quotidienne vers l'avant. Et pour ralentir, se mettre à l'abri de la petite famille, il aime se réfugier dans le sous-sol de son nouveau triplex, au milieu des boîtes et des outils, près de la fournaise qui diffuse sa chaleur rassurante et matricielle. Le témoin de la vie qui ronronne, une bulle de silence, le noyau dur de son petit culte familial.

Poétique de la servitude volontaire

Le narrateur ressent aussi parfois le besoin de s'évader au guidon de sa «mobylette infernale»: «J'aime la ville et je la dévore. Je suis un ver aux dents d'acier, qui entre dans les rues de la ville et qui les grignote.» Ce qui nous donne droit à un chapitre jubilatoire, peut-être l'un des plus forts, qui permet de saisir en quelques pages toute la complexité du désir et la poétique de cette «servitude volontaire» que constituent le couple et — accessoirement — la famille.

«Il n'existe aucune raison logique et intelligente de faire des enfants, écrit-il. Mais quand je cherche une raison intelligente et logique de vivre, je n'en trouve pas non plus.» À près de 35 ans, comprend-on, Moutier a choisi son camp. Amoureux fou de la mère de ses enfants («ma femme», comme il l'écrit), il lui voue un culte dionysiaque et reconnaissant: «Elle a fait de moi un homme capable de se lever le matin avec le désir dévorant de s'engager dans la journée. Je ne dors presque plus et je peux travailler sans fatigue chaque jour de la semaine.»

«On ne cherche pas toujours là où il faut; on prend des chemins contraires à nos convictions puis, dix ans plus tard, on ouvre les yeux, on regarde le chemin parcouru dans ce contexte de post-modernité, on fait deux ou trois calculs et on termine la séance en admettant que, quand même, on est arrivé exactement là où l'on souhaitait arriver, malgré tous les efforts faits pour s'en éloigner, et que, quand même, c'est dingue la vie.»

Manifeste contre la dissolution du lien social? Plaidoyer pour une nouvelle éthique de l'engagement? Formule secrète et universelle du bonheur? Roman d'amour? Tout cela, sans doute, et plus encore. Mais s'il suffisait de faire des enfants et de vivre en couple pour connaître le bonheur, il y a fort à parier, depuis que le monde est monde, que la chose se saurait... Maxime-Olivier Moutier, malgré ses ambitions affichées de portée universelle (en abusant encore une fois du procédé de la narration au «vous»), ne nous livre ici que sa propre vérité. En cela, le psychanalyste n'avale pas le romancier et le romancier ne leurre personne.

Collaborateur du Devoir

Les trois modes de conservation des viandes

Maxime-Olivier Moutier

Marchand de feuilles

Montréal, 2006, 264 pages