Poésie québécoise - Le monde cinéma

On est souvent pris d'inquiétude quand on ouvre un nouveau livre de Jean-Paul Daoust, comme c'est souvent le cas aussi avec les recueils de Claude Beausoleil, car ces auteurs nous proposent parfois des oeuvres mal revues, un peu bâclées, faites, dirait-on, à la va-vite. Or, avec son Cinéma gris, Jean-Paul Daoust nous offre un livre, sinon sans faille, du moins plus achevé, mûri et sobre, sans les strass et les paillettes qui souvent décorent avec joliesse ses oeuvres les plus légères.

«L'oeuvre du coeur / mérite le poème», et c'est tant mieux, et c'est à cela que s'attarde le poète en regardant la tranquille mouvance du corps aimé, «l'oiseau toujours vivant dans la gueule du chat» ou «la vie et son chaos pluriel». En somme, Jean-Paul Daoust nous expose une vision assez peu souriante de l'immédiat, de la proximité des êtres. Une inquiétude couve ici sous la tension du regard, face à la mort. Ce poète a beaucoup parlé de l'éphémère, mais cette fois son accent est presque tragique, comme si la vulnérabilité du monde qu'il touche allait s'abîmer, puisque «l'écrivain meurt la tête pleine de livres inachevés». Cette radicale affirmation donne sa couleur aux propos doux-amers des poèmes, frôlés qu'ils sont par la tristesse fragmentaire du bonheur d'être. Il faut alors déchiffrer le vivant car «les mots gravés seront des runes / cicatrices sur la pierre».

Livre phare

Mais qu'est-il, au juste, ce Cinéma gris que regarde avec avidité un poète fragilisé, sinon «fenêtre intime d'une époque / journal écrit dans la démence des signes / évangile pour ces temps où l'humain se pense / au pinacle d'une solitude stérile / le poème sera sa dernière prière». Convenons que Jean-Paul Daoust ne nous a pas habitués à un tel sérieux, à un regard si radical sur l'actualité du monde. N'oublions pas qu'ici «l'ombre sert à voir / si les couleurs sont authentiques», car le poète provoque cette confrontation avec le nucléaire, le regardé, le monde de l'oeil qui fouisse au plus creux la vérité des chants actuels. «L'écriture gèle comme une drogue dure» quand on lui confie la tâche d'être le scalpel qui ouvre la plaie jusqu'au sang. «Je n'ai jamais été heureux», nous confie-t-il, «les poèmes n'y peuvent rien / les amours une manière opéra de meubler / les labyrinthes de l'enfance maudite». On trouve dans ces lignes non pas la grisaille du temps, mais le gris réel de la terre ou de la tombe, le gris sous-jacent de la lucidité. Peut-être aurait-on aimé ne pas rencontrer, çà et là, quelques scories du genre: les «bourreaux de ta solitude», «la loupe de ta nudité» ou «le sablier de ta lecture», mais ce serait faire offense à ce recueil que de s'y attarder trop.

L'oeil noir

Puisque «les vies explosent d'elles-mêmes / alors à quoi bon encenser l'autel des tourments», et c'est à cause de cette clairvoyance réclamée par le poète que ce recueil ne bascule pas dans le désespoir. Sa force tient dans ce que les poèmes ont été ciselés dans une forme rigoureuse, alors que chaque page propose deux quintils, ces strophes de cinq vers, inéluctables dans leur identité. Cette netteté est à l'image du propos du poète qui tient à l'asseoir sur une solidité récurrente, en une sorte de formule incantatoire qui empêche le désenchantement. Fort beau recueil que celui-ci, qu'on n'attendait pas de la part d'un poète si souvent associé à la légèreté clinquante.

Collaborateur du Devoir