De la vulgarisation philosophique

Que vaudrait la philosophie si elle ne valait que pour quelques-uns, seuls à même de se payer le luxe de cet exigeant exercice intellectuel? «On peut vivre sans philosophie, écrivait Vladimir Jankélévitch, mais on vit moins bien.» Aussi, dès lors que l'on accepte ce jugement — irréfutable pour tous les amis de la philosophie —, comment ne pas se résoudre de toute urgence à partager cette pratique théorique essentielle?

Professeur à l'Institut d'études politiques de Paris, Bertrand Vergely a fait de cette noble mission le coeur de son oeuvre. Auteur d'une multitude d'ouvrages à caractère philosophique dans la collection «Les essentiels Milan» et, plus tôt cette année, d'une histoire de la philosophie en deux tomes intitulée Boulevard des philosophes, ce prolifique vulgarisateur publie, cette saison, un Petit précis de morale et un Petit précis de philosophie de belle qualité qui allient l'exigence de la pensée au plaisir de philosopher.

Son Petit précis de morale, par exemple, propose d'intéressantes distinctions entre l'éthique et la morale: «Si l'éthique s'intéresse au réel, la morale s'intéresse à l'intériorité. [...] Il y a la société réelle avec ses nécessités. Il y a aussi la société intérieure. Est moral le fait de s'inscrire dans la société intérieure de l'humanité. On fait partie d'une telle société quand on fait les choses de l'intérieur de soi-même, parce qu'on le sent et non parce que l'on y est contraint.»

Réflexion sur les fondements de la morale à partir des notions de transcendance, de sacré et «d'un inviolable inconnaissable situé au-delà de tout», ce Petit précis de morale se veut aussi un plaidoyer en faveur de l'engagement philosophique: «C'est donc Kant qui a raison face à Hobbes comme face à Rousseau. L'homme n'est ni bon ni méchant par nature. On ne naît pas moral en vertu d'un destin ou d'un programme génétique. On le devient en vertu d'un engagement.»

Très critique à l'égard du cynisme et du relativisme, Vergely ne craint pas de soulever les objections engendrées par ses prises de position pour offrir une belle leçon de réfutation: «Quand on avance que juger n'est pas bon, on le fait parce que l'on juge que le jugement au sens de condamnation n'est pas bon. On juge donc.»

Plus général, son Petit précis de philosophie est une stimulante introduction à une foule de questions philosophiques complexes (sens de la vie, rapports foi/raison, considérations épistémologiques et morales) regroupées en cinq sections (Être, Croire, Connaître, Agir et Vivre) et soumises à l'épreuve de la dissertation dialectique.

Inspiré par ces grands de la philosophie que sont Pascal, Spinoza, Kant et Épicure, pour n'en nommer que quelques-uns, Bertrand Vergely avoue aussi son admiration pour André Comte-Sponville, un penseur avec lequel il a en commun une passion du partage philosophique. Le style argumentatif de Vergely, toutefois, est plus flou que celui, magnifiquement limpide, du célèbre auteur du Petit traité des grandes vertus.

Collaborateur du Devoir