Littérature française - Romain Gary, l'homme aux vingt personnalités

C'était le 2 décembre 1980. Vêtu d'un caleçon rouge, Romain Gary se donnait la mort d'une balle de revolver dans son appartement parisien. Un quart de siècle plus tard, l'écrivain, connu aussi sous le nom d'Émile Ajar, n'a pas perdu de sa pertinence, comme en témoigne cette adaptation de La Promesse de l'aube, à l'Espace Go, mais aussi la pléthore d'ouvrages récemment publiés afin de mesurer l'apport de l'homme aux deux Goncourt dans le paysage littéraire mondial.

Le plus costaud est sans doute ce cahier de l'Herne dédié à Romain Gary. Dirigé par Paul Audi et Jean-François Hangouët, l'ouvrage, qui rassemble des analyses fouillées mais aussi plusieurs inédits signés Gary, a pour but de définir l'humanisme garyen. Après tout, c'était là le maître mot de celui qui aimait marteler: «Toute mon oeuvre est à la recherche de l'humain fondamental, de l'humain essentiel.»

Rendue de manière académique, sinon monomaniaque, cette thèse donne lieu à des textes très denses qui, mis bout à bout, permettent cependant de tracer une cartographie extrêmement précise de l'écrivain et de ses marottes. Car il n'est pas simple de saisir Romain Gary, alias Roman Kacew, né en 1914 en Russie. Les hasards de sa biographie lui ont fait traverser successivement les cultures russe, polonaise, «Mittel-Europa» et américaine.

Ajoutez à cela un penchant certain pour les pseudonymes — outre le célèbre Émile Ajar, on lui connaît aussi les noms de Fosco Sinibaldi, René Deville, Shatan Bogat, John Markham Beach et quelques autres — et vous avez là la recette d'une vie entièrement placée sous le signe de la mise en scène. «Je peux — c'est peut-être l'apport cartésien français, une volonté de rigueur — longtemps incarner un personnage. Comme lorsque j'ai "joué" à être diplomate. Je le faisais avec beaucoup de conscience.»

Résultat, Romain Gary aura cultivé avec la presse, mais aussi avec ses proches, la réputation d'un homme à la personnalité extrêmement forte. «Lorsqu'on dit de moi: "C'est une forte personnalité", cela m'étonne: des personnalités, j'en ai vingt et je ne vois pas comment un conflit constant entre elles peut donner une seule forte personnalité.» Intègre jusque dans le moindre détail, il avait même développé vingt écritures différentes, qui aujourd'hui affolent les graphologues.

Voilà qui explique peut-être les sorties publiques au vitriol, les entretiens contradictoires, les lettres ouvertes enflammées et les nombreuses préfaces que l'écrivain français a laissées dans son sillage et que l'on découvre avec plaisir dans ce cahier qui offre plusieurs inédits.

Il faut lire le texte intitulé Lesley est une sorcière, écrit après que son épouse Lesley Blanch eut publié un premier livre ayant rallié les critiques américains et britanniques. Odieux, rancunier, envieux, Romain Gary s'y montre sous son plus terrible jour, cachant son extrême fragilité sous une autodérision jouissive.

«Si j'ai accepté de raconter mes expériences, écrit-il dans ce texte, c'est uniquement pour donner à mes jeunes confrères un exemple de modestie et d'effacement et pour montrer les efforts qu'un vrai écrivain doit parfois accomplir pour soustraire son oeuvre et sa personne aux sollicitations multiples de la fortune et de la célébrité.»

Même si l'homme prend beaucoup de place dans ce cahier — pour le bonheur des uns et l'agacement des autres — on redécouvre aussi des pans négligés de son oeuvre touffue. Car il n'y a pas que le dédoublement fameux ayant mérité le Goncourt deux fois à l'écrivain — une première fois au grand jour pour Les Racines du ciel et une seconde fois pour La Vie devant soi, sous le pseudonyme d'Émile Ajar — qui vaille la peine d'être revisité.

Il faut relire La Danse de Gengis Cohn, dans lequel Romain Gary laisse libre cours à son délicieux esprit de dérision. Plusieurs articles s'attardent d'ailleurs à décortiquer cet humour si particulier, un humour né de la sensibilité à fleur de peau qu'il partageait avec les grands écorchés.

C'est cet humour vif, inclassable, que l'on retrouve préservé dans L'Orage, un recueil de nouvelles inédites paru presque simultanément aux Éditions de l'Herne. Écrits entre 1935 et 1967, ces textes présentent un étonnant auto-portrait du romancier.

On s'étonne toutefois de voir parmi ceux-ci deux ébauches de roman inachevé. On connaît mal le rituel d'écriture de Romain Gary, mais il est permis de croire que ces deux tapuscrits auraient gagnés à être resserrés. Rien de majeur, rassurez-vous, en tout cas, certainement pas assez pour bouder son plaisir.

Adepte de la corde raide, Romain Gary n'aura jamais douté de la nécessité de dire les choses et d'en rire, lui qui avait donné rendez-vous à tous ceux qui «savent aller plus loin que la haine... là où se trouve le rire». Jamais manichéen, l'écrivain savait aussi montrer que le meilleur et le pire sont inextricablement liés, une qualité qui est passablement négligée de nos jours et qui ne peut que rendre plus rafraîchissant ce double détour du côté de l'humanisme garyen.

Le Devoir

Romain Gary

Cahier dirigé par Jean-François Hangouët et Paul Audi - Éditions de l'Herne -
«Les Cahiers de l'Herne» - Paris, 2005, 363 pages

L'ORAGE

Romain Gary - Éditions de l'Herne - Paris, 2005, 215 pages