Robbe-Grillet revient sur la subversion

Connaissez-vous un écrivain qui parle comme il écrit? C'est pourtant l'expérience originale que peut en faire qui tiendra Préface à une vie d'écrivain, d'Alain Robbe-Grillet, entre ses mains. Certes, on dira que cette série de vingt-cinq émissions, douze heures diffusées sur la radio de France Culture, est une simple transcription. Pourtant, lire en écoutant le CD-MP3 qui accompagne l'ouvrage est un pur hymne à la langue française. La fluidité et la diction de Robbe-Grillet font une musique tenue, sa clarté de pensée littéraire et artistique et son intelligence articulée en unité autobiographique offrent le meilleur des confidences.

Tout est là. Pas une virgule qui n'ait de sens, pas une phrase agrammaticale, pédante ou familière. Cette initiative de Laure Adler n'a pas été menée à l'aveuglette: l'éditeur et romancier Bernard Comment dirige avec doigté ces rencontres autour d'un micro. Quant à Robbe-Grillet, il sait comment se saisir de la parole et profiter d'une carte blanche.

Fini le temps des idoles. Ce lecteur des Éditions de Minuit — dès 1955 — évoque ses appétits de lecture, sa joie de participer à la littérature en train de se faire. Fondateur du prix Médicis, ce professeur de littérature aux États-Unis — pendant 25 ans — s'interroge sur la capacité de la littérature à renouveler la vision du monde. Le paradoxe lui apparaît très tôt: comment un écrivain, retiré du monde par son activité, généralement solitaire, peut-il demeurer «en situation», selon le mot de Sartre?

C'est par l'angle du lecteur que Robbe-Grillet répond à cette question, qui interroge la diversité des postures d'écriture. Les textes «combatifs», dit-il, ont laissé place à une «lecture plurielle», qui a permis le regroupement de lecteurs spécialisés autour de certaines notions. Ce regard sur l'explosion contemporaine de la pensée ne manque pas de piquant; l'idée de luttes explicites et de conflits latents demeure vive chez cet homme de stratégie et d'action. Le texte littéraire, on s'en laisse convaincre, ne peut exister sans exiger un travail «repoussant», à force de retrait nécessaire: la lecture reste une aventure personnelle.

La littérature est excès

La vraie littérature, qu'on se le dise, est excessive. Selon Robbe-Grillet, elle outrepasse la description bienséante, la mesure classique. Elle appartient au grand monde mythique, à l'ordre du fantasme. Par exemple, Duras, avec son imaginaire grandiose, affirme-t-il, a inventé un Chinois qui n'a jamais existé!

Cette «hypervérité» subversive se retrouve dans le Nouveau Roman qui, sous sa froideur apparente, n'a cessé de parler du vécu. Robbe-Grillet prend à rebours les lectures de son oeuvre. Ainsi, La Jalousie n'aurait eu comme intention que raconter un état vécu. La littérature refuse que les choses soient déjà faites, argumente-t-il avec preuves. Elle préfère la démesure de l'ego, alimentée par une théorisation qui précise le passage de la névrose à la psychose. Ainsi se crée un monde parallèle au réel, un autre possible.

Pour ce «professeur de désir», comme le nomme son interlocuteur, aucune lecture n'épuise les cryptogrammes que les écrivains proposent. C'est en quoi la littérature émerveille. La Reprise, qui récrit Les Gommes, est elle-même réécriture d'Îdipe Roi, de Sophocle. Rien n'est neuf ni déjà donné. Beckett n'a-t-il pas été refusé par 14 éditeurs avant d'atterrir chez Minuit? Robbe-Grillet rappelle le soutien formidable des Bataille, Blanchot, Paulhan face aux dénigrements ordinaires de la critique. La forme littéraire, affirme-t-il encore, évolue; mais son contenu s'inscrit dans une chaîne transmissible qui se tend sur des ruines.

«Je connais beaucoup de choses, mais j'embrouille un peu tout», dit finalement le romancier, reconnaissant que sa clarté langagière, artistique et culturelle repose sur une somme de livres et de productions d'autrui.

L'intimité fantasmée

Sur la question de l'autobiographie, Robbe-Grillet demeure très attaché au mystère du vécu. Aussi s'oppose-t-il au «pacte de lecture» de Philippe Lejeune: «J'écris parce que je ne me connais pas», préfère-t-il dire. La littérature contamine toutes les pseudo-autobiographies d'écrivain. Ainsi en va-t-il du matériau de son oeuvre, dans laquelle il a glissé les éléments les plus pittoresques de sa famille, la folie de son père, des idées d'extrême droite et des subversions artistiques. Inversement, en reprenant Sartre, il rappelle qu'une littérature qui ne s'appuierait pas sur la vie ne serait hantée que de fantômes.

Ce Breton d'origine, né en 1922, a été marqué par les légendes celtes. Qu'il évoque les charmes de Brocéliande, sa fructueuse collaboration avec Alain Resnais, ses règlements de compte avec le milieu de l'écriture parisienne ou avec la psychanalyse — on lui a tant reproché de n'avoir jamais voulu la faire que par lui-même —, il montre son indépendance, son orgueil, sa personnalité. L'intelligence que ce scientifique de formation a déployée en littérature fascine. C'est en définitive la lecture qui régit son amour de la littérature. L'écriture n'en serait qu'un épisode particulier.

Collaboratrice du Devoir