Bande dessinée - Le mystère Frantico

L'année dernière, un illustre inconnu s'est présenté, croquis sous le bras, au festival de la bande dessinée d'Angoulême. Comme beaucoup d'autres, il espérait qu'un important éditeur le remarquerait... Il a montré ses dessins chez Dargaud, mais on jugé que son travail «manquait de maturité». L'apprenti dessinateur ne s'est pas découragé et, plutôt que de se plier aux contraintes imposées par le monde de l'édition, il a décidé de laisser libre cours à son imagination en créant un blogue.

Sous le pseudonyme de Frantico, il alimente dès lors quotidiennement une sorte de journal intime illustré (www.zanorg.com/frantico/). Dans un style cru, parfois vulgaire, mais toujours plein d'humour, il parle de ses mésaventures, de ses frustrations d'homme célibataire, de ses humeurs, de ses rencontres. Rapidement, «le blog de Frantico» devient un véritable phénomène Internet. Alors qu'en janvier 2005 le site ne comptait que quelques dizaines de visiteurs par semaine, en avril il en comptait déjà près de 8000 par jour, et ce chiffre ne cesse d'augmenter...

Impressionnées par un tel engouement, les maisons d'édition se sont mises à se disputer l'exclusivité de la publication de ce blogue. C'est finalement la maison Albin Michel qui a publié en novembre l'intégralité des carnets sous forme d'album. Le livre a remporté un tel succès qu'il s'est retrouvé cette année en sélection officielle à Angoulême dans la catégorie «prix du premier album».

Malheureusement, pour la plus grande déception des nombreux fans qui espéraient obtenir une dédicace, le célèbre blogueur n'était pas au rendez-vous... Pourquoi le mystérieux personnage ne voulait-il pas profiter de cette belle revanche? En fait, il n'en avait pas vraiment besoin: un article paru dans Le Monde a dévoilé le grand secret de son identité. Frantico n'est nul autre que le légendaire Lewis Trondheim, le lauréat du Grand Prix d'Angoulême lui-même!

Même si depuis un certain temps les amateurs de bédé se doutaient de quelque chose, la nouvelle a tout de même eu un grand retentissement dans les nombreux forums consacrés aux «blogues bédé». Certains se sentent dupés, mais d'autres ne voient là que la confirmation de la grande créativité de Lewis Trondheim.

Que Le Blog de Frantico soit une forme d'exercice de style d'un auteur chevronné plutôt que le résultat du travail remarquable d'un dessinateur inconnu ne change rien au fait que ce livre annonce une révolution dans le milieu assez conservateur de la bande dessinée franco-belge. Avec la prolifération des blogues et la facilité de diffusion apportée par Internet, l'exemple de Frantico a été rapidement suivi. On ne recense plus maintenant le nombre de blogues illustrés d'amateurs qui y voient un moyen beaucoup plus facile de se faire connaître que les fanzines ou les librairies spécialisées. Au Québec, ce mode de diffusion devient également de plus en plus populaire. En tout cas, si on aime la bande dessinée et si on a accès à Internet, c'est un bon moyen de faire d'intéressantes découvertes.

Et l'album, dans tout ça? Eh bien, pour ceux qui ont suivi «le blog de Frantico» sur Internet depuis ses débuts, la version imprimée est un peu décevante. Attendre chaque jour la suite des aventures permettait d'y croire vraiment et de mieux apprécier les dessins. Les voir sur papier les unes à la suite des autres — et connaître l'identité de l'auteur — enlève beaucoup au caractère novateur de l'entreprise. Il n'empêche que ce pavé de 300 pages est d'une présentation agréable et que cette bd inhabituelle entrera dans les annales.

Collaborateur du Devoir